Histoire du Limbourg Marcellin LAGARDE XII

LE DUCHE DE LIMBOURG DEPUIS SA REUNION AU DUCHE DE BRABANT JUSQU'EN 1795

Il ne paraît pas que Waleran II de Fauquemont ait rompu la paix qu'il avait conclue avec Jean 1er. Dans la guerre que Guy de Dampierre déclara à Philippe le Bel, à la fin de 1296, il alla mettre son épée au service de ce comte ; il se trouvait à Lille, lorsque le roi de France vint en faire le siège, et partageait le commandement de la place avec Robert, fils aîné de Guy. Il s'y distingua par des faits d'armes qui le couvrirent de gloire aux yeux de la chevalerie française elle-même.

Il ne se borna pas à soutenir vigoureusement le siège ; il prenait souvent l'offensive dans des sorties qui répandaient toujours la terreur et le désordre parmi les assiégeants. Dans une de ces sorties, étant tombé sur un des officiers de l'armée de Philippe, le comte de Vendôme, soit qu'il voulût le faire prisonnier, soit dans tout autre dessein, il se saisit de lui, après l'avoir démonté, lui lia les bras et les jambes, le jeta sur son cheval et s'élança au galop vers la ville. L'ennemi s'était mis à sa poursuite ; comme il s'apercevait que son fardeau ralentissait sa course et qu'il allait être pris s'il ne se décidait à  l'abandonner, il le jeta dans un fossé, et tandis que le malheureux comte de Vendôme, garrotté, chargé d'une lourde armure, se débattait contre une mort affreuse, Waleran rentrait dans la place aux applaudissements de tous ceux qui, du haut des remparts, avaient pu être à témoins de ce trait, digne des héros d'Homère. Ce ne fut qu'au bout de cinq mois que la garnison de Lille se rendit et capitula à des conditions honorables. La trêve conclue peu après entre Guy de Dampierre et le roi de France condamna le sire de Fauquemont à un repos dont il ne sortit plus. Ce chevalier, un des caractères les plus aventureux et les plus remarquables de son époque, mourut dans le courant de l'année 1302.

Thierri II, son fils aîné, qui lui succéda et qui décéda sans enfant trois ou quatre ans plus tard, n'a pas laissé de traces de son passage. Waleran eut alors un plus digne héritier dans son second fils, Renaud, qui par suite de ses violents démêlés avec le duc Jean III de Brabant, désola longtemps le Limbourg.

Renaud commença à se signaler dans les guerres qu'Adolphe de la Marck, en montant sur le siège épiscopal de Liège, eut à soutenir contre une partie de ses sujets. Une bataille était sur le point de se livrer près de Florennes, le 19 juin 1314, entre les Hutois et les troupes de l'évêque. Celui-ci, apprenant que ses ennemis avaient reçu du renfort, résolut de les surprendre pendant la nuit ; cette tentative allait échouer, lorsque le sire de Fauquemont imagina un stratagème qui lui réussit complètement. Les troupes liégeoises feignirent, par son ordre, de se replier sur leur camp ; les Hutois se débandèrent de leur côté ; mais aussitôt ils virent les Liégeois faire volteface et venir les attaquer, puis s'éloigner de nouveau, pour revenir à la charge. Cette manœuvre donna gain de cause à l'évêque qui contraignit les Hutois à accepter la trêve.

L'Allemagne à la fin de cette année, fut exposée à de nouveaux déchirements par la mort de l'empereur Henri VIII de Luxembourg, qui ouvrit la carrière à deux compétiteurs, Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche. Renaud avait pris parti pour ce dernier. Aussi Louis, étant parvenu à s'emparer d'Aix-la-Chapelle et à s'y faire couronner, le dépouilla-t-il de la qualité de bas avoué de cette ville qu'avaient possédée ses prédécesseurs. Gérard, comte de Juliers, en fut revêtu à sa place. De là une guerre entre les deux seigneurs. Le sire de Fauquemont, surpris par Gérard sur les terres de Juliers, vit ses troupes complètement battues, fut lui-même fait prisonnier et renfermé dans le château de Niedecken, d'où il ne sortit qu'à des conditions très onéreuse.

Ce fut quelques années après que commença entre Renaud de Fauquemont et Jean III, duc de Brabant, cette sanglante querelle à laquelle la mort du premier vint seule mettre un terme.

La part active que Waleran II avait prise aux événements de son temps, l'avait mis dans la nécessité de grever considérablement son héritage. Les charges résultant pour Renaud des emprunts fait par son père, la forte rançon que le comte de Juliers avait exigé de lui, l'avaient extrêmement obéré. Pour se créer des ressources, il établit non seulement de plus fortes impositions sur ses sujets, mais il frappa de certaines taxes les habitants de Maëstricht et des environs, qui relevaient du duc de Brabant et de l'évêque de Liège. Invité par Jean III à restituer aux intéressés ce qu'il en avait indûment perçu, il ne répondit que par des violences nouvelles aux remontrances de son suzerain. Celui-ci se dirigea sur Maëstricht dans le courant de juillet 1318, y passe la Meuse et envahit le territoire de Fauquemont, où Adolphe de la Marck vint joindre ses armes aux siennes.

Le prélat se chargea de faire le siège du château de Haeren, tandis que Jean III alla cerner la ville de Sittaert. Haeren était une place très forte. L'évêque comprit qu'il lui faudrait un temps considérable pour s'en rendre maître par les moyens ordinaires. Ayant aperçu dans le mur une fenêtre basse qui donnait sur un endroit isolé, il y fit entrer quelques-uns de ses soldats les plus intrépides, avec ordre dès qu'ils seraient à l'intérieur, de faire grand bruit et de pousser des cris de victoire. La garnison surprise, effrayée, crut que toute l'armée ennemie avait pénétré dans la place et se réfugia dans une tour, dont elle oublia, tant sa panique était grande, de refermer les portes sur elle. Les Liégeois, dont le nombre allait toujours croissant, arrivèrent ainsi facilement jusqu'aux assiégés et les massacrèrent tous. La destruction de Haeren par la pioche et par le feu, couronna dignement cette boucherie.

Le duc de brabant avait été moins vite en besogne. Sittaert, où les sujets de Renaud avaient sauvé ce qu'ils avaient de plus précieux, lui opposait une vive résistance, grâce au concours de plusieurs chevaliers de distinction qui s'étaient voués à sa défense. Le duc se décida à se servir de machines pour battre les murs en brèches. Les assiégés, qui commençaient d'ailleurs à manquer de vivre, ne voulurent pas attendre l'assaut ; ils capitulèrent le 1er août, à la seule condition d'avoir la vie sauve. Le château de Heerlen et d'autres forts appartenant au sire de Fauquemont, abaissèrent volontiers leurs pont-levis devant les Brabançons.

Renaud, voyant le moment où il allait être dépouillé de tous ses Etats, courut au-devant du danger en faisant avec le duc de Brabant un traité de paix dont les clauses furent qu'il lui céderait la ville de Sittaert et le château de Heerlen pour être incorporé au duché de Limbourg, et qu'il ne commettrait plus d'exaction envers les sujets du Brabant. Il s'engagea, sous serment, dans le cas où il ne tiendrait pas sa promesse, à se rendre à Louvain à la première sommation qu'il en recevrait de la part du duc.

Renaud avait, comme son père, une de ces âmes que la force des choses peut humilier quelquefois, mais qui se retrempent dans leur humiliation même, et qui surtout ne l'oublient jamais. Débarrassé de l'étreinte de son ennemi, il commença à le braver de nouveau en molestant les habitants de Maëstricht . Le duc alors lui enjoignit de venir à Louvain, en appuyant cet ordre de quelques mouvements de troupes qui le déterminèrent à s'exécuter de bonne grâce.

Comme il trouvait dans l'impossibilité d'accorder la réparation qu'exigeait de lui le conseil de Jean III, il se vit provisoirement retenu prisonnier. Toutefois il lui fut permis sur parole, d'aller à la chasse et à la promenade dans certains lieux déterminés. Jean, comte de Luxembourg, son parent, créé roi de Bohême par l'empereur Henri VII, avait souvent intercédé en sa faveur. En 1325, voyant que ses démarches restaient infructueuses, il résolut de la délivrer par quelque moyen violent. Mais Jean III eut vent de ce projet et sa hâta de faire transférer Renaud au château de Genappe, où il fut étroitement gardé. Ce ne fut que l'année suivante qu'il revit ses Etats, par l'intervention et sous la garantie de l'évêque de Liège et des comtes de Gueldre et de Hollande. Il promit au duc de ne plus exercer d'hostilités contre lui et de se reconstituer prisonnier à sa première injonction, sinon de lui payer une somme de vingt mille livres.

Pendant sa longue captivité, Renaud de Fauquemont avait vu s'accroître les germes de haine instinctive qu'il avait toujours nourris contre le petit fils du conquérant de Limbourg, haine qui l'emporta de nouveau chez lui sur les conseils de la prudence. Espérant que le roi de Bohême le seconderait, il recommença avec plus de violence que jamais ses vexations à l'égard des habitants de Maëstricht. Sommé par le duc de se rendre à Genappe, en vertu de l'accord conclu peu de temps auparavant, il ne lui répondit que par des défis outrageants.

Il se rendit sous les murs de Maëstricht et cloua son gant à une des portes de cette ville. Il fit plus : ayant appris que Jean III devait traverser une forêt, il s'y aposta dans l'intention de s'emparer de sa personne. Le duc, prévenu à temps, évita heureusement de tomber dans le piège ; mais, révolté de ce trait d'audace, il jura de ne prendre aucun repos avant d'avoir puni un vassal que rien n'avait pu dompter jusque là. Il mit sur pied des forces considérables.

Renaud n'avait à lui opposer qu'une armée équivalant à peine à l'un de ses bataillons et qui lui avait en grande partie été envoyé par le roi de Bohême. Mais il savait, par son exemple, inspirer à ses gens un enthousiasme qui manquait à ceux du duc. Dans une première rencontre, le Brabançon fut complètement battu et plus de deux cents des siens restèrent sur le champ de bataille. Le sire de Fauquemont profita de ce succès pour parcourir le Limbourg le feu et le fer à la main. C'était au mois de juillet 1327 ; la récolte fut entièrement détruite dans la plus grande partie de cette malheureuse contrée ; dix-huit villages furent en outre livrés aux flammes. Le duc, de plus en plus furieux, commanda de nouveaux renforts, et courut assiéger

Fauquemont, où Renaud avait été assez heureux pour le devancer et faire ses préparatifs de défense. Jean III, qui connaissait les échecs nombreux que son aïeul avait essuyés devant cette place, l'avait fait entourer de machines de guerre. Renaud les renversa dans une sortie. Le duc ordonna aussitôt qu'on lui en expédiât de nouvelles. Il fit de plus construire une digue dont on voyait encore des vestiges il y a peu de temps, et qui en repoussant les eaux de la Gueule vers la ville, l'inonda entièrement. Malgré cela, deux mois environ s'écoulèrent sans que les assiégés fissent mine de se rendre. Leur résistance pourtant était à bout et ils allaient céder, lorsque le roi de Bohême engagea le duc de Brabant à se retirer, en lui promettant que la ville de Fauquemont serait démantelée, et qu'avant les Pâques prochaines, il prononcerait, comme arbitre, sur son différend avec Renaud.

Le terme approchait où le roi de Bohême devait rendre sa sentence. Une assemblée de seigneurs fut à cet effet convoquée à Malines au mois de mars 1328. Mais le sire de Fauquemont, au lieu de s'y présenter en personne, se borna à envoyer des explications écrites ; aucune résolution ne put donc être prise. Le mois suivant, de nouvelles conférences s'ouvrirent à Louvain. Elles n'eurent d'autre résultat qu'une prolongation de trêve jusqu'au 24 juin. Cette trêve n'était pas expirée que Renaud voyait, par un acte d'insigne trahison, sa ville mise au pillage et un grand nombre de ses sujets massacrés. Son frère Jean, seigneur de Borne, avec lequel il vivait en mésintelligence, et le sire de Heinsberg, ayant su qu'il devait faire une promenade dans les environs de son château, envoyèrent un espion à la porte de la ville, afin d'y surprendre le mot d'ordre que recevait le soldat de garde. Possesseurs de ce secret, ils se postèrent avec un corps de troupes dans un village à proximité, et le soir venu, se présentèrent à la sentinelle, qui les prit pour un détachement de la garnison et les laissa passer librement.

Ces soldats, brabançons pour la plupart, étaient altérés du sang de cette faible population devant laquelle ils avaient reculé si souvent. Aussi à peine furent-ils dans la place qu'ils se jetèrent sur les habitants le glaive à la main. Parmi les plus jeunes et les plus dispos, quelques-uns purent gagner la forteresse et s'y réfugier ; mais les vieillards, les femmes et les enfants furent impitoyablement taillés en pièces. Cette horrible boucherie achevée, les assaillants avant de se retirer, démolirent une partie des murailles de la ville.

La responsabilité de cette perfide agression et des atrocités dont elle avait été suivie, ne pouvait manquer de retomber sur le duc de Brabant. Le Limbourg fut ravagé et pillé au point qu'un des officiers de Renaud enleva plus de quatre mille têtes de bétail. Dans une entrevue que Jean III eut à Nivelles avec le roi de Bohême, au mois de décembre, il répondit aux reproches de ce prince, en soutenant qu'il était étranger à l'entreprise des sires de Borne et de Heinsberg, et qu'il ne fallait attribuer qu'à des inimitiés individuelles. Il lui reprocha à son tour les retards qu'il apportait à prononcer sa sentence arbitrale, et protesta contre le rétablissement des remparts de Fauquemont, auxquels Renaud faisait travailler en ce moment. Une double déclaration de guerre termina la conférence.

La rigueur de la saison et la nécessité pour le monarque de retourner dans ses Etats, empêchèrent le cartel échangé entre le roi de Bohême et le duc de Brabant, d'avoir un effet immédiat. Mais dès les premier jours du printemps, le duc s'achemina de nouveau vers Fauquemont, suivi cette fois d'un si grand nombre de troupes et de machines de guerre, que la prise du château semblait inévitable.

Waleran, fils aîné de Renaud, s'y trouvait avec trois cents chevaliers. La défense du jeune Waleran fut des plus brillantes. Il résista pendant neuf semaines consécutives aux attaques des assiégeants. Ce ne fut que le 11 mai, après qu'il eut consacré par sa mort les héroïques traditions de sa famille, que les Brabançons arborèrent leur étendard sur la tour de Fauquemont. La forteresse fut ensuite démolie et la ville rasée. Les malheureux habitants obtinrent pour toute grâce d'aller camper dans les plaines, en attendant qu'ils se fussent reconstruits de nouvelles habitations.

Renaud s'était retiré dans son château de Montjoie, espérant que l'occasion de reprendre l'offensive ne tarderait pas à se présenter. Il comptait beaucoup sur le roi de Bohême pour lui fournir les moyens de réparer ses pertes. Ce prince, en effet, dès qu'il fut revenu dans son comté de Luxembourg, se prépara à marcher contre le duc de Brabant. Des amis communs les engagèrent pourtant à s'en rapporter à l'arbitrage du roi de France. Celui-ci donna gain de cause au sire de Fauquemont. Mais Jean III refusa de se soumettre à ce jugement, sous prétexte qu'il n'avait fait que défendre ses sujets contre les agressions d'un ennemi qui d'ailleurs s'était toujours fait un jeu de manquer à la foi jurée.

Néanmoins, au printemps de l'année suivante, comme le roi de Bohême à la tête d'une nombreuse armée, se dirigeait vers le Brabant, il recula devant une guerre qui prenait un caractère grave et consentit à un arrangement dont la restitution du château de Fauquemont à son propriétaire était une des clauses principales.

Renaud obtint il de son ennemi les satisfactions qui lui avaient été promises ? On ne le sait pas ; mais il prouva jusqu'à la fin au duc de Brabant que son cœur conservait le fiel dont il avait toujours été nourri.

Robert, comte d'Artois, condamné par la cour des pairs de France pour fabrication de faux titres de propriété, au moyen desquels il aurait pu récupérer le comté d'Artois, adjugé à sa tante, la comtesse de Bourgogne, se réfugia comme on sait à Bruxelles, d'où il passa ensuite au château d'Argenteau. Philippe de Valois, roi de France réclama en vain du duc de Brabant l'expulsion du proscrit. Le roi de Bohême promit à Philippe, dont le fils aîné avait épousé sa fille, de forcer Jean III à lui obéir. Il forma à cette fin une ligue dans laquelle entra Renaud de Fauquemont avec une quinzaine d'autres seigneurs qui tous prétendaient avoir des griefs contre le duc, et lui déclarèrent la guerre, chacun en particulier. Cette formidable confédération n'eut pas alors le résultat qu'en attendaient plusieurs de ses membres. Les principaux d'entre eux convinrent d'une trêve pendant laquelle le comte d'Artois facilita lui-même la réconciliation du roi de France et du duc de Brabant, en se rendant volontairement en Angleterre, pour éviter toute désagrément à son hôte.

Cette réconciliation n'empêcha pas le sire de Fauquemont de provoquer de nouveau le duc Jean. Ce devait être pour la dernière fois. Le duc, ayant rassemblé des troupes près de Daelhem, alla investir le château de Montjoie où Renaud s'était retranché. Déjà, après plusieurs semaines de siège, il désespérait de triompher de son courageux ennemi qui, dans une nouvelle sortie, venait encore d'obtenir l'avantage, lorsqu'un signal lui annonça à son grand étonnement, que la place demandait à capituler. Renaud venait d'être tué. Echauffé par l'ardeur du combat comme en rentrant au château, il avait ôté son casque pour respirer plus à l'aise, une flèche lancée au hasard l'avait atteint à la tête (1332).

Les seigneuries de Fauquemont et de Montjoie échurent successivement à Thierri et à Jean, fils de Renaud, dont l'existence ne fut pas moins agitée que celle de leur père. Mais il déployèrent leur valeur sur un plus vaste théâtre. Aussi l'histoire les range-t-elle au nombre des grands capitaines de leur époque. Un des plus célèbres monuments de l'ancienne poésie française a surtout illustré la mémoire du second.

Le premier acte de Thierri III fut de s'associer à une nouvelle coalition, qui, au commencement de 1334, se forma contre le duc de Brabant. Louis de Nevers, comte de Flandre, avait acheté de l'évêque de Liège la seigneurie de Malines. Jean III, qui en était suzerain, déclara la vente nulle, et refusa d'accepter l'hommage de Louis. Celui-ci réunit la plupart des princes qui avaient pris part à la ligue dont nous venons de parler, et leur persuada de renouveler la déclaration de guerre qu'ils avaient précédemment adressée au duc. Le Limbourg fut le principal théâtre de ces collisions. Le roi de Bohême s'empara du château de Herve. Il se porta ensuite devant celui de Rolduc, dont Thierri et Jean de Fauquemont avec plusieurs autres princes étaient occupés à faire le siège. La garnison avait fixé un délai après lequel la place se rendrait, si auparavant il ne lui arrivait du secours.

Le duc Jean se mit aussitôt en route dans le dessein de la délivrer ; mais comme les alliés occupaient derrière des fossés une position extrêmement avantageuse, il leur proposa de passer en rase campagne pour vider le différend d'un seul coup. Ils ne répondirent point à ce cartel. Le duc alors jugeant qu'il lui serait trop difficile de les déloger de leurs retranchements, et apprenant d'ailleurs que l'évêque de Liège avait le dessein de couper sa retraite, se hâta de regagner le Brabant.

Il perdit en même temps la ville de Sittaert, dont le commandant s'était joint à lui pour dégager Rolduc. Les habitants, menacés d'un siège pour prévenir cette calamité, fermèrent leurs portes à l'officier brabançon, et lui déclarèrent qu'ils remettraient la place aux héritiers de Renaud, à qui elle avait appartenu.

Peu de temps après, une trêve suspendit les hostilités et fut suivie d'une paix définitive, conclue au mois d'août suivant, par les soins du roi de France. Les châteaux de Herve et de Rolduc furent rendus au duc Jean qui, en retour fut obligé de restituer à la famille de Fauquemont les biens dont il l'avait dépouillée.

Mais c'est particulièrement dans la guerre du roi d'Angleterre, Edouard III, contre Philippe de Valois, roi de France, que Thierri et Jean se distinguèrent. On sait que Robert, comte d'Artois, en avait été l'instigateur en poussant Edouard à revendiquer à main armée, la couronne de France qu'il avait réclamée déjà, comme étant par sa mère le petit-fils du roi Philippe IV, dont Valois n'était que le neveu.

Jean de Fauquemont se trouvait à la cour d'Angleterre, au moment où Robert cherchait à exalter l'imagination du roi en le berçant de l'espoir de conquérir un des plus beaux royaumes du monde. Quel motif y avait conduit le prince limbourgeois ? On pourrait conjecturer que, lors du séjour de Robert au château d'Argenteau, il avait lié connaissance avec lui et que plus tard le seigneur français, devenu le favori d'Edouard, l'avait invité à se rendre en Angleterre pour y prendre du service. C'était alors chose commune aux Pays-Bas de voir des cadets de famille privés d'apanage, mettre leur épée au service de quelques souverains étrangers. Quoi qu'il en soit, Jean de Fauquemont est désigné comme l'un des convives admis au Vœu du Héron.

Rappelons en peu de mots ce fameux serment raconté par un poète contemporain dont le récit, embelli peut-être de couleurs imaginaires, n'en est pas moins quand au fond, d'une incontestable authenticité.                                                           « Or, comme s'exprime un vieil analyste de ce poème, avint que Robert d'Artois si alla une fois voller, et prist un hairon et puis il l'aporta en la cuisine du roy d'Angleterre et le fist bien cuire et appareiller, et quand li roy Edouard fu assis au disner où il y avait plusieurs princes, seigneurs et dames et sa y estait aussi la rayne qui seoit aussi dalez le roy. Et adont aporta Robert d'Artois le hairon entre deux plas d'argent et le présenta au roy comme le plus vouart oisel qui soit au monde... Et pour ce (ajouta Robert en s'adressant directement au monarque) li présens est offréans à toi, car tu es le plus couras qui vive au jour de huy... Ti vois Philippe de Vallos qui got et possesse du royaume de France à tort et sans cause et t'en a deshérité. Et je vois que tu dois estre roy de France de ton droit et tu le laisses passer, car tu as paour de ton ombre. Et pour ce je t'aporte ce hairon, affin que toi et toute la compaignie qui cy est facent aucun veu au hairon ».

Edouard III prend la leçon du bon côté ; il rougit et fait serment qu'avant la fin de l'année, il ira redemander sa couronne à Valois. Robert, accompagné d'un trouvère et de deux jeunes filles qui portent les plats d'argent sur lesquels est placé le héron, parcourt les rangs des nobles seigneurs assis à la table royale. Il leur présente successivement l'oiseau et reçoit leurs vœux, auxquels se mêlent de sauvages imprécations. Il arrive à Jean de Fauquemont, dont le serment est un des plus impies et des plus sanguinaires. Mais, laissons parler le poète :

Li quens Robert d'Artois ne s'y voult atargier,

Il fait les menestreux de vieler efforchier,

Et les dames danser pour la proie esforchier.

Les deux plats a reprins et le hairon arrier

Jehan de Fauquemont emprent à appeler :

« Et vous sire qu'en guerre vous faites si doubter,

Or, voués au hairon le droit d'aventurer ».

Et chil a respondu : « Je ne m'en dois mesler,

Car je suy povres homs, car je n'ai que donner,

Mais pour l'amour de vous et pour m'onneur garder,

Je veu, et si prometh, et le voeut affier

Que, si li roys Englés passait de là le mer

Et parmi Cambresis voloit en France entrer

Que j'yroie de feu pardevant li bouter,

Et si n'espargneroie ne moustier ne autel,

Ne parent, ny amy, tant me peust armer

Pour autant que il vausist roy Edouard grever ;

Pour son veu accomplir volray mon corps pener :

Or, aviengne qu'aviengne, je voeul aventurer (*) ».

*Le Voeu du Héron a été traduit ou imité en vers par M. De Reiffenberg. Voici

comment ce littérateur a rendu le passage que nous venons de citer :

Robert d'Artois demande à Jean :

Et toi, vieux Fauquemont, gardes-tu

le silence ?

Seul n'aurais-tu

donc rien à donner à la France ?

Jean réplique :

Eh ! que puis-je

donner, moi pauvre aventurier,

Sans domaine et sans bien, moi pauvre chevalier ?

Cependant à l'honneur pour me montrer fidèle

Et par quelques effets vous témoigner mon zèle,

Si le roi des Anglais passe dans peu la mer,

Je jure de guider l'avant-garde

au carnage,

Et n'épargnant jamais ni le sexe ni l'âge,

Ni temples ni moutiers, fût-ce

au prix de l'enfer !

Les vœux faits au héron furent accomplis. Quelques mois après quatre cents voiles anglaises entraient dans le port d'Anvers, et une guerre longue et cruelle s'engageait entre Edouard III et Philippe VI. Ce fut probablement par l'entremise de Jean son frère, que Thierri III se rangea sous les drapeaux du roi d'Angleterre, d'après un accord par lequel il s'engageât,

moyennant une rente annuelle de 1 200 florins d'or de Florence, de lui fournir cent hommes de guerre armées et équipés. Lors de la descente de l'Anglais en Belgique, Thierri lui amena le contingent stipulé, et participa aux faits les plus importants de cette mémorable expédition.

Mais n'est-ce pas plutôt de son frère, qu'entendent parler certains historiens, lorsqu'ils disent que le sire de Fauquemont déploya des qualités guerrières si éminentes que le roi d'Angleterre lui confia le commandement d'une partie de ses armées ? En effet, Jean assistait à la bataille de Crécy le 27 août 1346, tandis que Thierry alors devait avoir quitté Edouard, puisque le 19 juillet de la même année, ayant pris parti pour l'évêque de Liège, il se faisait tuer près de Vottem, dans le combat que s'y livrèrent les troupes du prélat et les habitants révoltés de Liège et de Huy. Avant que l'action ne fût engagée, il avait conseillé à Engelbert de se réconcilier avec ses sujets. Cette conduite le fit accuser de trahir les intérêts de son parti, alors lançant un regard de dédain sur ses accusateurs, il se jette à corps perdu dans les rangs ennemis, où comme on le voit, sa mort ne fut que la suite d'un noble et généreux mouvement d'indignation. Hemricourt, au jugement duquel Renaud était «le plus brave et le plus courageux des Flamands de son temps », caractérise son fils aîné par cette naïve antithèse : « Il se fit craindre beaucoup et se fit aimer aussi extrêmement ».

Thierri III, n'ayant pas eu d'enfants de sa femme Mathilde de Veurne, Jean qui s'était plaint lors du Vœu du Héron d'être povres homs, hérita des domaines de son frère, et continua sans doute, jusqu'à sa mort en 1352, de poursuivre à l'étranger sa carrière aventureuse ; car on ne le vit guère dans ses Etats, et peut-être même n'y parut-il jamais, aucun moment ne nous étant resté de ses actes, comme seigneur de Fauquemont.

Avec lui s'éteignit la ligne directe des princes qui pendant un siècle et demi, avaient joué un si grand rôle dans les annales du Limbourg. Le mariage de Jean avec Jeanne de Veurne et de Berg-op-Zoom, ne lui ayant pas donné de postérité, sa sœur aînée Philippotte, mariée à Henri de Flandre, sire de Ninove prétendit à sa succession, qu'elle vendit peu après au sire de Schoovorst. Waleran de Fauquemont, sire de Borne, fils de Jean et frère de Renaud, protesta contre cette vente et revendique les propriétés délaissées par son cousin, se fondant sur ce que les femmes étaient inhabiles à succéder aux fiefs de l'empire. Le sire de Schoonvorst, incertain de la tournure que prendraient les choses, se hâta de céder son droit à Guillaume, duc de Juliers, qui sollicita et obtint de l'empereur Charles IV en 1357, l'érection de la seigneurie de Fauquemont en comté. Waleran ne renonça point pour cela à ses poursuites et il prit les armes contre Guillaume.

L'empereur se réserva de prononcer entre les deux prétendants et en 1362, il rendit une sentence qui donnait gain de cause au sire de Borne, à la condition toutefois de payer une certaine somme d'argent à Philippotte. Celle-ci, voyant que Waleran n'en faisait rien, transmit ses droits à Wenceslas, duc de Brabant et de Limbourg. Le sire de Borne, qui ne démentait point son origine, n'hésita pas à déclarer la guerre au duc, quelque puissant qu'il fût. Des arbitres, choisi de part et d'autre, pour éviter l'effusion de sang, n'ayant pu aplanir les difficultés, Wencelas résolut de faire mouvoir d'autres ressorts. Il donna de l'argent à Waleran, il en donna à son frère, au duc de Juliers, à tous ceux enfin qui pouvaient avoir quelque prétention sur la seigneurie qu'il convoitait, et c'est ainsi que Fauquemont devint en 1381, la propriété des ducs Brabant.

Un événement du plus touchant intérêt arriva sur ces entrefaites.

Outre Philippotte, Renaud avait laissé cinq filles : Aleide et Béatrix mariées, l'une au comte de Vianden, et l'autre au sire de Brederode ; Marguerite, dame de Schonacken ; Marie, abbesse de Maubeuge, et Elisabeth, chanoinesse en Allemagne. Cette dernière, en apprenant que la demeure de ses aïeux était passé en des mains étrangères, en fut si douloureusement affectée, que sa raison s'égara. Elle quitta le lieu qu'elle habitait et vint s'installer au château de Fauquemont où sa présence resta longtemps un mystère. Vêtue de noir et les cheveux épars, elle se promenait la nuit sur les créneaux, ou errait dans les corridors de l'antique forteresse, occupée seulement par quelques hommes d'armes qui se signaient à son aspect. Il ne fut bientôt bruit dans la contrée que de la dame de Fauquemont et de ses apparitions nocturnes. On découvrit à la fin que celle qu'on avait prise pour un fantôme, n'était qu'une pauvre insensée. On sut aussi, et les motifs de sa folie et le sentiment pieux qui la ramenait vers cet asile de son enfance. L'acquéreur fut touché d'une si grande infortune, et ordonna qu'on prit soin de cette descendante de tant de preux, qui jusqu'à la fin de ses jours, continua de résider paisiblement au manoir de ses ancêtres.

Nous touchons au terme de notre tâche.

L'extinction des sires de Fauquemont achève d'ôter tout caractère spécial à l'histoire du duché de Limbourg. Depuis l'époque où elle fut adjugée à Jean 1er , jusqu'à son adjonction à la république française, cette contrée n'a plus d'existence individuelle. Ses annales se confondent dans celles du Brabant.

Placée sous la même souveraineté, les dispositions de la Joyeuse entrée lui devinrent applicables depuis la moitié du XIVè siècle, d'où date la première de ces chartes. Quelques faits lui sont cependant particuliers ; mais, comme ils tiennent à peu près tous des causes extérieures, comme ils ne résultent que des marches et des contremarches des armées étrangères sur son territoire, nous ne ferons que les indiquer sommairement.

Le Limbourg, réuni au Brabant par la force des armes, sentit bientôt le besoin de resserrer plus étroitement les liens de cette communauté forcée. Jean III étant sur le point de mourir sans postérité masculine, des députés des principales villes et franchises du Limbourg et du Brabant eurent, le 8 mars 1354 à Louvain, un conférence pour empêcher le morcellement ou la séparation des deux pays et maintenir leurs libertés, chartes, privilèges, coutumes et usages respectifs. Plus tard, quand les états eurent été constitués par Jeanne et Wenceslas, ceux du Brabant, du Limbourg et du pays d'Outre-Meuse (province formée en 1396 des seigneuries de Fauquemont, Daelhem et Rolduc), renouvelèrent et étendirent ce pacte d'union. Le 4 novembre 1415, il fut convenu, à l'effet de maintenir la concorde entre les deux pays, qu'ils seraient unis indissolublement et que les habitants se prêteraient en toute occasion aide et assistance.

Les règnes de Jeanne et de Wenceslas, d'Antoine et de Jean IV ne présentent rien d'important qui appartienne exclusivement à notre sujet. Les trois premiers furent inaugurés en personne dans le Limbourg ; le quatrième se fit envoyer des députés. Ce dernier usage prévalut depuis ce prince.

Le Limbourg eut beaucoup à souffrir des démêlés survenus entre les Liégeois et l'évêque Louis de Bourbon, que Philippe de Bourgogne leur avait imposé. Le prélat, réfugié dans Maëstricht, ayant excité les milices bourgeoises de cette ville, qui lui était dévouée, à exercer des hostilités contre ses sujets, ceux-ci s'en vengèrent en pillant et en saccageant à plusieurs reprises le pays d'Outre-Meuse.

Le farouche Sanglier des Ardennes (Guillaume de la Marck † exécuté en juin 1485), sema ensuite la terreur dans le même pays où la tradition a longtemps conservé le souvenir des affreux ravages que ses redoutables Marcassins y causèrent.

Le Limbourg se ressentit également de la barbarie du duc d'Albe. Ce pays, dont les populations sont aujourd'hui si attachées à la religion de leurs pères, comptait au XVIè siècle un très grand nombre d'adhérents au calvinisme, et fut surtout l'objet des rigueurs du ministre de Philippe II. Le monarque espagnol envoya ses soldats ruiner le territoire de Fauquemont, où se tenaient des prêches publics, et un grand nombre d'habitants y furent arrêtés et livrés aux plus cruels des sacrifices.

Le prince d'Orange, à la tête d'une armée qu'il avait levée en Allemagne pour attaquer le duc d'Albe, résolut de pénétrer dans les Pays-Bas par le Limbourg. Il s'y empara de plusieurs places fortes, mais dans une action très vive qui eut lieu le 25 avril 1568 près de Daelhem, ses troupes commandées par les seigneurs de Lumay et de Villers, furent complètement défaites. Les princes allemands lui fournirent une nouvelle armée, et au mois de septembre suivant il revint à la charge. Le duc d'Albe avait établi son quartier général à Maëstricht, et pour forcer son ennemi à battre en retraite, il avait réduit à la plus horrible famine la majeure partie du Limbourg. Dans la nuit du 17 octobre, Guillaume passa la Meuse à Stockheim ; il offrit la bataille au duc qui la refusa, prévoyant que l'hiver, mieux que ses armes, le délivrerait de sa présence. Sa conjoncture se réalisa.

Dans le soulèvement général des Pays-Bas contre la domination espagnole, le Limbourg ne resta pas en arrière des autres provinces. La plupart des nobles de la contrée entrèrent dans la confédération, et s'emparèrent des châteaux de Limbourg et de Fauquemont. Alexandre Farnèse les reprit au mois de mai 1578. Est-il besoin de dire que ses troupes s'y livrèrent, avant comme après la victoire, aux plus horribles excès ?

Le Limbourg eut encore de cruelles épreuves à subir dans la guerre de la maison d'Autriche contre les Provinces Unies et la France. En 1632, le stathouder Frédéric Henri se rendit maître de toute cette contrée qu'il accabla de contributions, jusqu'en 1635, où les Espagnoles l'en chassèrent. Ces derniers s'y conduisirent d'une manière plus inhumaine encore que les Hollandais.

Pendant les négociations de Munster, quelques articles préliminaires avaient été arrêtés, portant que le pays d'Outre Meuse resterait à celui qui en aurait la jouissance à la conclusion de la paix. Ces fatales dispositions portèrent pour le Limbourg les fruits les plus amers. Chaque parti se mit à l'envi à s'en disputer les lambeaux. Le traité de paix de 1648 n'ayant rien décidé, la garnison de Maëstricht parvint cette même année à s'emparer des châteaux de Fauquemont, de Daelhem et de Rolduc, que les Espagnols ne laissèrent pas de chercher à reconquérir. Cet état de choses ne cessa qu'en 1664, où par le traité de la Haye du 26 décembre, le roi d'Espagne et les Etats généraux se partagèrent ces trois seigneuries.

Louis XIV porta à plusieurs reprises ses armes dans le Limbourg. En 1672, Fauquemont fut pris par ses troupes, qui sans respect pour la religion des souvenirs, abattirent ce noble monument des vieux âges. Il ne s'est plus relevé depuis. Le château de Limbourg eut bientôt le même sort. Assiégé par le prince de Condé en 1675, il se rendit après onze jours de tranchée ouverte. Les Français, prévoyant qu'ils devraient le restituer à l'empereur, comme en effet ils s'y obligèrent par le traité de Nimègue, n'y laissèrent en 1677 qu'un monceau de ruines. Ils le firent sauter et mirent le feu à la ville, dont ils ne respectèrent que l'église et le presbytère. En 1701, les Français unis aux Espagnols, prirent possession de la ville de Limbourg au nom de Philippe V, et la fortifièrent. Le 8 septembre de l'année suivante, ils y furent assiégés par Marlborough, qui les força à se rendre dix-neuf jours après.

L'archiduc Charles, second fils de l'empereur qui avait pris le titre de roi d'Espagne, sous le noms de Charles III, y fut inauguré comme duc. Le Limbourg resta ainsi séparé du Brabant jusqu'en 1717, où l'empereur Charles VI, par les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Bade, en possession de la Belgique, rétablit l'union des deux provinces.

La révolution brabançonne (1789) réservait de nouvelles calamités au duché de Limbourg. La population de ce pays n'apporta au foyer révolutionnaire que l'assentiment et les vœux d'un petit nombre de patriotes. La masse resta indifférente, ou si l'on veut, fidèle à Joseph II. Ses députés adhérèrent cependant, le 25 mars 1790, au traité d'union conclu le 11 janvier dans le congrès souverain assemblé à Bruxelles pour la direction des affaires des Etats Belgiques Unis. Cette province fut celle où les Autrichiens se maintinrent le plus longtemps. Le 3 août 1790, ils attaquèrent près du village d'Olne un corps de plus de mille Brabançons, le dispersèrent et redevinrent ainsi maîtres de la contrée. Mais les patriotes, après avoir reçu des renforts du pays de Liège, défirent à leur tour les Autrichiens. Ils ne s'en tirent pas là. Furieux de la tiédeur avec laquelle les Limbourgeois accueillaient leurs idées, ils les traitèrent en ennemis, pillèrent leurs maisons et massacrèrent impitoyablement un grand nombre de citoyens.

Peu de temps après ils se retirèrent de nouveau devant les Autrichiens qui occupaient encore le pays, quand la plus grande partie de la Belgique était soumise au général Dumouriez. Ils furent pourtant obligés de l'évacuer à la fin de l'année 1792, mais ils le reconquirent l'année suivante. Ce ne fut qu'en 1794, après la bataille de Fleurus, que le drapeau tricolore flotta définitivement sur les remparts de la capitale du duché de Limbourg, lequel fut avec le pays d'Outre Meuse, compris dans le décret de la convention qui réunissait la Belgique à la république française.

Il se passa alors dans ce duché, devenu une portion du département de l'Ourthe, un fait très remarquable et que jusqu'ici l'histoire n'a pas enregistré.

Quelques vieux militaires limbourgeois, blanchis au service de Marie Thérèse et de Joseph II, et qui regrettaient le régime impérial, conçurent l'audacieux projet de chasser les Français de leur pays. Ils mirent dans leur complot les principaux habitants de la ville de Limbourg et des villages d'Aubel, Clermont, Charneux, Henri-Chapelle, Jalhay etc. Après avoir médité leur plan pendant près d'une année, ils en fixèrent l'exécution au mois de décembre 1796. Ils convinrent de se réunir dans la ferme de Strugvenbosch, près d'Aubel, qui par son isolement convenait à leur dessein. Aucune proclamation n'avait été répandue, aucun appel par écrit n'avait été fait aux conjurés, tout avait eu lieu verbalement, et néanmoins plus de deux mille individus, arrivés de plusieurs lieues à la ronde, se trouvèrent au rendez-vous à l'heure convenue, les uns armés de fusils, les autres de fourches, de faux, de bâtons ferrés etc. C'était pendant une nuit très sombre et très froide. Il s'agissait d'aller surprendre un détachement qui avait établi ses quartiers d'hiver dans le Bois Rouge, à quelque distance de là, de s'emparer des caisses, des agents comptables résidant à Aubel, et de faire servir l'argent qu'on trouverait à former un corps de volontaires et à propager le mouvement insurrectionnel.

Cette entreprise insensée peut-être, quant à la probabilité de son succès, avait été comme on le voit, admirablement combinée et conduite jusque là avec prudence et une habileté étonnantes.

Mais un paysan de Slenaeken, qui devait faire partie de la réunion de la ferme de Strugvenbosch, était allé trouver les autorités françaises et leur avait dévoilé le complot. Celles-ci, instruites de l'heure où devait commencer l'attaque, envoyèrent un piquet de gendarmerie et un bataillon de troupes de ligne cerner le foyer de la conjuration. Guidée par le dénonciateur lui-même, ces troupes trompèrent facilement toute surveillance et arrivèrent sur les lieux sans que personne s'en doutât. Les conjurés avaient bien cru entendre un bruit, qui d'abord les avait inquiétés, mais le silence de leurs sentinelles les rassura et leur fit croire que c'étaient de nouveaux renforts qui leur arrivaient.

Toutes les dispositions bien prises et le signal du départ donné, nos patriotes se divisèrent en plusieurs pelotons et s'apprêtèrent à se mettre en marche dans les directions arrêtées. Ils entendirent alors un cliquetis d'armes, et aperçurent les uniformes brillants dans l'obscurité. Aux premiers pas qu'ils voulurent faire, des baïonnettes, des sabres se croisèrent sur leurs poitrines. Il serait impossible de rendre le saisissement qu'éprouvèrent ces soldats improvisés. Autant ils étaient pleins de résolution et de courage pour aller surprendre l'ennemi, autant ils se sentirent trembler lorsqu'ils se virent surpris.

Les Français cependant commencèrent à faire feu et à agir comme s'ils s'attendaient à une résistance sérieuse. Alors, disent les témoins oculaires, ce fut un trouble, une confusion inexprimable, un affreux concert de jurements, d'imprécations, de cris de douleur et de désespoir. Parmi ces pauvres campagnards, très peu songèrent à se défendre. Ils se jetèrent en foule par toutes les issues pour échapper aux balles qui sifflaient à leurs oreilles, aux coups de sabre qui tombaient sur eux de toutes parts. Cependant, grâce à l'obscurité qui facilita leur fuite, et à la connaissance que presque tous avaient des localités, il n'y eut que cinq hommes de tués ; une trentaine furent blessés plus ou moins grièvement et quatre furent faits prisonniers.

L'affaire n'en resta pas là. Plusieurs citoyens soupçonnés d'être les auteurs de la conjuration du Bois Rouge, se virent l'objet des rigueurs de l'autorité, qui ordonna des visites domiciliaires chez les uns et assujettit les autres à de fortes contributions ou à des logements militaires. Mais un acte qui affligea surtout le pays, fut l'exécution de trois des malheureux dont les Français s'étaient emparés à la ferme de Strugvenbosch. Condamnés à mort par un conseil de guerre, on les fusilla sur la grande place d'Aubel, en présence d'un concours considérable de spectateurs sur les figures desquels étaient peintes la douleur et la stupéfaction.

Au XVIIè siècle, les Français anéantirent les deux seuls monuments (châteaux de Fauquemont et de Limbourg) qui rappelassent le souvenir des ducs de Limbourg ; au XVIIIè, ils ravirent à ce duché le nom qu'il portait depuis près de sept cents ans ; nom qui, comme nous l'avons fait observer déjà, ne devait survivre que pour s'appliquer à une nouvelle province, formée d'éléments étrangers à l'ancienne.

FIN

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