Histoire du Duché de Limbourg par Marcellin LAGARDE (1848)

NDLR : Marcellin LAGARDE ou LA GARDE  (1818-1889) est un écrivain romantique belge de langue française. Il est notamment critiqué pour son histoire du Limbourg que d'aucuns qualifièrent de plagiat notamment de l'ouvrage de M. Simon Pierre Ernst (*) : Histoire du Limbourg, suivie de celle des comtés de Daelhem et de Fauquemont (**), des annales de l'abbaye de Rolduc (publié à Liège par de Lavalleye, 1838-1840). Selon AH, il eut beaucoup mieux fait d'intituler son texte « abrégé ou extrait de l'histoire du Limbourg de M. Ernst » ( cfr Revue de Belgique, T III, 1846 signé A.H.)


(*) Simon Pierre ERNST (1744-1817) fut chanoine régulier de Rolduc.                                                                                                  (**) Aujourd'hui Valkenburg aux Pays-Bas

Original sur Histoire du duché de Limbourg: (Bibliothèque nationale. 2e édit. Série ... - Marcellin LaGarde - Google Livres

Voir aussi  Les Délices du duché de Limbourg, Guy Poswick, Verviers, 1951, 586 p.

et  LE DUCHÉ DE LIMBOURG DES ORIGINES AU XIIIe SIÈCLE ... (point de vue économique, voir les conclusions )

PREFACE

De tous ces petits Etats indépendants l'un de l'autre qui, anciennement, existaient sur le sol de la Belgique, le duché de Limbourg est celui dont on connaît le moins les annales. Les hommes qui ont pris à tâche de nous présenter, dans leur ensemble, les faits particuliers à chacune de nos provinces, ne nous ont pour ainsi dire entretenus de cette contrée que pour nous apprendre comment elle fut annexée au duché de Brabant. Un travail spécial, qui atteste de longues et consciencieuses recherches, une immense érudition, a été, il est vrai, consacré au Limbourg ; mais l'histoire du chanoine Ernst, diffuse, semée de détails étrangers au sujet, est inabordable au plus grand nombre des lecteurs.

Le peu d'importance accordé jusqu'ici aux événements dont le Limbourg a été le théâtre, provient du caractère même de ces événements, qui sont d'un tout autre ordre que ceux qui, dans ces derniers temps, ont attiré notre attention et nos sympathies. Peuple issu d'une révolution, nous ne nous sommes préoccupés vivement que des efforts faits par ceux qui nous ont précédés sur cette terre héroïque, pour secouer le joug des divers oppresseurs qu'ils eurent à subir dans la suite des siècles. Cette tendance est surtout manifeste dans le mouvement historique qui s'est produit depuis 1830.

Or le Limbourg, constitué en comté ou en duché à l'époque où sont organisées la plupart des souverainetés particulières, cesse d'avoir une existence propre au moment même où le système féodal commence à dépérir. Réuni alors au Brabant, il en partage les destinées. Ses villes avaient acquis trop peu d'importance pour qu'il leur fut permis de prendre une part directe au progrès social.

L'élément guerrier : tel est celui qui domine dans l'histoire du duché de Limbourg. Nos héros ne sont pas de ces rudes plébéiens marchant sous les bannières des métiers à la conquête de leur affranchissement. Non, ce sont de ces chevaliers qui, selon l'expression d'un grand poète, avaient trois armures : la première faite de courage, c'était leur cœur ; la seconde d'acier, c'était leur vêtement ; la troisième de granit, c'était la forteresse. C'est donc le

moyen âge, sous ses faces les plus saillantes, que nous aurons à dépeindre ; le moyen âge renfermé dans certaines limites territoriales.

Les faits et gestes des ducs de Limbourg, les plus valeureux, les plus remuants et les plus célèbres d'alors, définissent en effet, assez bien le caractère de la féodalité dans notre pays. Les raconter, c'est en outre, faire connaître notre histoire sous un nouvel aspect. C'est

montrer la Belgique dans ses rapports avec l'empire germanique, aux affaires duquel les princes Limbourgeois furent presque constamment mêlés.

D'un autre côté, le Limbourg, confondant son ancienne et sa nouvelle circonscription, a servi de principale étape à la plupart des invasions d'où s'est dégagée la forme de la société actuelle. Le principe germanique se fixa d'abord dans cette contrée, qui fut le berceau de la

monarchie franque. C'est dans son sein que les premiers rois de la race carlovingienne se réunirent pour traiter des plus grands intérêts de leurs monarchies. Les Normands en firent ensuite un des principaux centres de ces audacieuses expéditions qui désolèrent si

longtemps l'Europe. Son histoire, on le voit par ce peu de mots, est féconde en toutes sortes de souvenirs que nous devons prendre à tâche de faire revivre.

TOPOGRAPHIE DU LIMBOURG

Nous commencerons par donner quelques détails topographie de l'ancien duché de Limbourg, et nous ferons connaître en quoi cet Étal différait de la province qui en porte aujourd'hui.

Nous pouvons dire tout d'abord, sans anticiper en rien sur le récit des faits que nous aurons à passer en revue, qu'au XI siècle le un seigneur ardennais, ayant fait relever les ruines d'un château entouré d'habitations et construit du temps des Romains, sur la rive gauche de la Vesdre, en un lieu élevé appelé celtique Lymburg ou Leinburg (place forte sur l'eau), ce seigneur prit, selon l'usage, le nom de son château et l'étendit ensuite à tout le territoire sur lequel il exerçait sa souveraineté. Telle est, en peu de mots, l'origine du comté, ou duché de

Limbourg.

Il n'existe aucun document qui permette d'en déterminer au juste les frontières aux premiers siècles de son existence. On sait seulement qu'elles s'étendaient fort loin du côté du et au delà de la Meuse, et que les anciens princes de Limbourg possédaient en même temps le marquisat d'Arlon, les seigneuries de Montjoie, de Wassenberg, de Reiffenscheid, de Wittem, de Fauquemont, de Rolduc et une partie de celle de Dalhem. Ces trois dernières furent par la suite réunies au duché de Limbourg.

D'après une carte de la fin du XVIIe siècle, le duché de Limbourg était borné au nord par le duché de Juliers, au midi par les pays de Liège, de Stavelot et de Luxembourg, à l'est par le territoire d'Aix-la-Chapelle et de Cornelis Munster et de Juliers, et à l'ouest par la Meuse.

Il avait approximativement dix lieues de long sur six de large.

Il était divisé en cinq quartiers appelés bans, et en neuf seigneuries. Les bans étaient ceux de Herve, de Bealen, de Montzen, de Walhorn et de Sprimont. Ils comprenaient ensemble quarante-trois villages, outre les villes de Limbourg et de Herve, et les bourgs d'Eupen et de Hodimont.

Les seigneuries, appelées les unes d'au delà, les autres d'en deçà des bois, étaient celles de Sprimont, d'Esneux, de. Baugnée, de la Rimière, de la Chapelle, de Tavier, de Villersaux-Tours, de Lonzen et de Wademont.

La seigneurie de Fauquemont comprenait trente huit villages et était d'une longueur de six lieues sur quatre de large.

Celle de Rolduc, comprenait seize villages; sa longueur était de six lieues et sa largeur de deux.

Le comté de Daelhem, long de quatre lieues et large de trois environ, comprenait vingt villages.

En 1661, ces trois dernières contrées furent partagées entre l'Espagne et les Provinces Unies.

Lorsqu'en 1793, la république française, maîtresse de la Belgique et de la Hollande, y établit de nouvelles circonscriptions de provinces, le duché de Limbourg et le comté de Daelem furent compris dans le département de l'Ourthe, et les seigneuries de Fauquemont et de Rolduc, dans celui de la Meuse Inférieure.

Par une singulière anomalie, en 1814, lors de la formation du Royaume des Pays-Bas, on enclava la plus grande partie du duché de Limbourg, y compris la capitale, dans la province de Liége, tandis qu'on donna le nom de Limbourg à une province formée des pays de Fauquemont et de Rolduc, d'une partie de la principauté de Liége, de la Gueldre autrichienne et de la Gueldre hollandaise, de la ville de Maëstricht, du comté de Vroehenhoven, des villages de Saint-Servais, de la Rédemption et de quelques communes des pays de Juliers et de Clèves.

Le Limbourg ainsi constitué, jusqu'en 1830, a été, depuis, en vertu des traités intervenus entre la Belgique et la Hollande, partagé entre les deux pays, qui, aujourd'hui, possèdent l'un et l'autre une province portant cette dénomination.

Comme les seigneuries de Fauquemont et de Rolduc sont jointes à la Hollande, il résulte des arrangements auxquels les nécessités administratives et politiques ont donné lieu, depuis cinquante ans, que le duché de Limbourg presque en totalité, a changé son nom pour le céder à des contrées situées en dehors de ses limites.

Mais, ainsi que l'observe l'auteur des Études sur les constitutions nationales, M.Ch. Faider, « nos annales doivent continuer de comprendre les provinces que la diplomatie nous a arrachées. L'histoire supprime ces frontières capricieusement tracées par l'orgueilleuse fantaisie des ministres d'Etat étrangers et des généraux victorieux. »

Les états du Limbourg se divisaient en quatre corps : ceux du duché et des pays de Fauquemont, Daelhem et Rolduc. Ils étaient composés d'ecclésiastiques, de nobles et de députés du tiers. Le premier ordre était représenté par les abbés de Rolduc et du Val Dieu et un membre du chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle ; le second, par des comtes, barons ou gentilshommes, pouvant justifier de huit quartiers de noblesse (quarto paternis et quarto maternis), et possédant un bien noble avec haute, basse et moyenne justice ; le troisième, enfin, par les maïeurs des bancs.

Le duché fournissait un ecclésiastique, deux nobles et deux membres du tiers état ; et les trois seigneuries fournissaient chacune un membre du tiers état, et ensemble un noble et un ecclésiastique. La représentation était donc de neuf membres.

HISTOIRE du DUCHE DE LIMBOURG

I PRELIMINAIRES

§1 Le Limbourg avant et pendant la domination romaine.

Quel aspect présentait le Limbourg dans les siècles antérieurs aux. Migrations des peuplades du Nord? Quand et par qui commença-t-il à être peuplé? Quelles furent les mœurs et les institutions de ses premiers habitants?

Il a été et il sera toujours impossible de résoudre des questions de cette nature.

Les soulever, c'est amuser peut-être la curiosité, mais ce n'est pas satisfaire l'esprit.

Tout ce que nous dirons de ces temps enveloppés d'épaisses ténèbres, c'est que des noms d'origine celtique, conservés à un grand nombre de localités du Limbourg, permettent de croire que les peuples qui précédèrent les Germains dans ces contrées, comme dans les autres parties de la Gaule Belgique, furent des Celtes, originaires, comme on sait, de l'Asie.

Après que les Germains eurent repoussé les celtes vers le centre de la Gaule et se furent partagé les territoires que ceux-ci occupaient, le Limbourg fut enclavé dans le pays des Éburons, qui habitaient les deux rives de la Meuse, mais plus particulièrement, la rive droite d'où ils s'étendaient jusqu'au Rhin.

Lorsque Jules César entreprit la conquête des Gaules, il trouva dans l'Éburonie, l'autorité partagée entre deux chefs, dont l'un, Ambiorix, commandait la partie du pays correspondante au duché de Limbourg, et l'autre, Cativulx, à celle qui fut plus tard la principauté de Liége.

Les luttes des deux chefs Éburons contre la puissance romaine, et les malheurs qui en résultèrent pour leur nation, forment le premier trait connu de l'histoire que nous écrivons. Pendant l'hiver de l'année 699 de la fondation de Rome, cinquante-quatre ans avant l'ère chrétienne, César s'était vu forcé par le manque de vivres et de fourrages, de disperser son armée dans plusieurs cantonnements.

Ambiorix et Cativulx résolurent de profiter de cette circonstance pour délivrer les

Belges de la domination du peuple roi.Un fort désigné sous le nom d'Atuatuca, situé au centre de l'Éburonie, dans un lieu que l'on a longtemps supposé être Tongres, mais qu'il a été impossible de bien déterminer encore, venait de recevoir une légion de cinq cohortes (environ 10 000 hommes), commandés par Sabinus et Cotta. Ambiorix après avoir, pour éloigner toute méfiance, reçu lui-même les Romains aux frontières de son État, assemble à la hâte un corps de troupes et va inopinément attaquer Atuatuca. Les assaillants, en nombre bien inférieur aux Romains, avaient trop compté sur leur courage et sur leur patriotisme. Ils furent contraints de fuir. Après cette tentative, Ambiorix devait s'attendre à de cruelles représailles. Il résolût de ne pas se laisser prévenir et de tendre un nouveau piège aux deux lieutenants de César. Il leur fit aussitôt part de son désir de conclure une paix sincère et définitive. Deux députés lui furent envoyés à cet effet. Dans l'entrevue qu'il eut avec eux, il manifesta pour César le plus profond attachement et attribua l'acte d'hostilité qu'il venait de commettre, aux suggestions de son

peuple, poussé lui-même par les autres Belges qui, en ce moment, se préparaient, en fondant tour à tour sur chacun de ses camps isolés, à faire de l'armée romaine un sacrifice à leurs dieux et à leur liberté. Il ajouta qu'un corps de Germains d'outre-Rhin était en marche pour seconder leurs frères des bords de la Meuse, de la Sambre et de l'Escaut. Lorsqu'il se fut assuré que ses paroles avaient atteint leur but, que les deux envoyés y ajoutaient une foi entière, il chargea ceux-ci de dire à Sabinus et à Cotta qu'il les engageait confidentiellement et dans leur intérêt, à ne pas séjourner plus longtemps à Atuatuca, qui ne leur offrait plus

aucune sûreté. Il leur promit de favoriser leur passage dans le cas où leur intention serait d'aller rejoindre quelque cantonnement voisin.

On discuta longtemps à Atuatuca sur le degré de confiance que méritaient les conseils du chef éburon. Sabinus, qui ne doutait pas de sa sincérité, fit lever le camp. Dès qu'il fut averti du mouvement des Romains, Ambiorix alla se placer en, embuscade dans un ravin boisé où son armée pouvait se soustraire à tous les yeux. Les Romains s'engagèrent dans ce défilé et s'y virent aussitôt enveloppés de toutes parts. Ils firent cependant une résistance qui dura tout le jour. Cotta et Sabinus trouvèrent la mort dans ce combat, et il ne resta, de leurs cohortes, qu'un petit nombre d'hommes qui s'enfuirent, les uns vers le camp le plus voisin, les autres vers Atuatuca, où ils s'entretuèrent. Ambiorix, profitant de cette victoire, engagea les Nerviens et les Atuatiques à se joindre à lui pour briser le joug romain.

Les trois peuples agirent de concert dans diverses opérations que l'arrivée de César avec des renforts empêcha seule de réussir. Les confédérés furent battus et obligés de se séparer. César n'eut plus alors qu'une préoccupation, celle de se venger d'Ambiorix. Toutes ses actions

dans la Gaule sont, dès ce moment, dirigées vers ce but. Il rompt par la ruse ou par la force les alliances du chef des Eburons et, lorsqu'il l'a ainsi isolé, il envoie un de ses officiers à la tête d'u corps de cavalerie pour le surprendre dans le lieu où il s'est réfugié. Grâce au dévouement de ses gens, qui empêchent les Romains d'arriver droit à lui, Ambiorix a le temps de monter à cheval et de se jeter dans l'épaisseur des forêts qui environnent sa retraite. Cativulx, brisé par l'âge et se voyant seul à la tête d'un peuple qu'il est incapable de défendre et que poursuit

une haine aussi puissante qu'implacable, se donne la mort pour ne pas tomber au pouvoir de ses ennemis. Les Eburons essayent par tous les moyens d'échapper au sort qui les attend. Les montagnes, les bois et les marais leur servent d'asile.

César cherche à les y poursuivre; mais ne pouvant les atteindre dans ces retraites où ses armées n'osent s'aventurer de crainte de surprise, il trouve d'autres moyens de satisfaire sa vengeance: il annonce que l'Éburonie est mise au pillage. Non content de la livrer en proie à des voisins avides d'en avoir chacun leur part, il ordonne à ses soldats de parcourir de nouveau cette terre proscrite, d'en abattre, d'en incendier toutes les habitations, d'en exterminer sans pitié la population entière. Quel fut le sort d'Ambiorix dans ce massacre général? On l'ignore. Son nom, comme celui de sa nation, cesse dès ce moment de figurer dans l'histoire.

Que devinrent les malheureux débris des Éburons qui réussirent à se sauver dans la guerre d'extermination que leur fit le conquérant romain? quel peuple les remplaça dans le pays qu'ils occupaient? Ces questions ont beaucoup exercé la sagacité des savants. Les uns ont prétendu que César repeupla le pays des Eburons, et celui des Nerviens et des Atuatiques qu'il avait également anéantis, par des colonies tirées du centre de la Gaule. Les autres affirment que ces

contrées ne furent repeuplées que sous Auguste, par des colonies d'étrangers auxquelles cet empereur permit de s'y établir. Tels étaient les Tongriens, qui habitèrent la rive gauche de la Meuse; les Ubiens, qui vinrent prendre possession de la partie du territoire des Eburons située entre cette rivière et le Rhin, et qui fondèrent la ville de Cologne; les Suniciens, qui s'établirent dans les pays de Fauquemont, de Daelhem et de Rolduc, et dont les villages de Sinich et d'Opsinich ont pris leurs noms; enfin les Bethases, qui selon toute probabilité, occupèrent aussi une partie du Limbourg actuel. On prétend que leur nom se retrouve dans celui de Beets, village sur la Geete entre Baelen et Léau.

Cependant on assigne d'autres origines au premier des peuples dont nous venons de faire l'énumération. D'abord on prétend retrouver dans ces Tongriens les restes des Éburons et d'autres peuplades dont il n'est plus fait mention, et qui, originaires de la Thuringe avaient été nommés indistinctement Germains à leur arrivée dans les Gaules. Auguste, leur aurait fait reprendre leur premier nom, celui de Thoringi, devenu par contraction Tongri. On prétend ensuite qu'après la division de la Germanie en supérieure et en inférieure, ce même empereur, pour distinguer les peuples de la seconde, voulut qu'ils prissent le nom de Tongriens, dérivé du celtique Tonrg ou Tong (opiniâtre), et de Gryd (combat) qui, comme on le voit, répondait à peu près à celui de Germain.

Quoi qu'il soit de ces diverses suppositions, les Tongriens ayant fondé dans le pays des Atuatiques une ville appelée Atuatuca Tongrorum, cette cité acquit bientôt une telle importance qu'elle devint une des deux métropoles de la seconde Germanie. Les officiers de l'empire y avaient leur résidence, et le nom de Tongrois devint commun à la plupart des peuples environnants.

Nous n'avons guère de détails à donner sur les événements accomplis dans le Limbourg pendant la période qui précède l'invasion des Franks. Nous savons seulement que l'an 69 de notre ère, Civilis, citoyen batave, souleva sa nation contre les Romains, et entraîna la majorité des Gaulois dans son parti. Passant dans le pays des Tongrois, pour aller se joindre aux Tréviriens ses alliés, il entend le premier de ces peuples s'écrier qu'il ne veut pas du Batave pour maître, et le voit disposé à lui barrer le passage. Civilis s'avance vers eux et, d'une voix assurée: «Tongrois, leur dit-il, nous ne voulons procurer l'empire des nations ni aux Bataves, ni aux Tréviriens. Loin de nous cette arrogance. Soyez nos alliés, et selon votre volonté je serai ou votre chef ou l'un de vos soldats ". Campanus et Juvenalis, principaux chefs des Tongriens, qui servaient dans l'armée romaine, passent du côté de Civilis avec leurs troupes. Les Ubiens et les Suniciens suivent les traces de ce nouvel Ambiorix.

Un combat acharné qui s'engage contre les Romains au passage d'un pont sur la Meuse, à l'endroit où se trouve la ville de Maëstricht, nous montre ces trois principales populations du Limbourg combattant dans les rangs du chef batave, qui, après avoir longtemps tenu tête aux armées de l'empire, céda devant leur nombre et leur organisation, et alla dans son île gémir sur ses espérances trompées.

§ 2 Le Limbourg sous les rois Franks (francs) de la première race.

Nous arrivons à deux grands faits devant lesquels s'efface la société ancienne.

Le monde moral et le monde physique vont se régénérer, l'un par la croix du Christ, l'autre par le glaive des barbares.

Les Romains, proscripteurs des doctrines d'Hésus et des Druides, avaient imposé aux Gaulois les dieux de l'empire qui furent adorés dans le Limbourg où il est resté, entre autres, des traces du culte d'Apollon ,et de Diane. Cependant tout ce qui se rattache à ce point est extrêmement difficile à éclaircir. Il n'est pas plus aisé de déterminer avec précision l'époque où le christianisme éclaira cette province, Il est certain que, dès le premier siècle, des disciples de la loi nouvelle y passèrent, semant sur cette terre opprimée et arrosée de tant de sang et de larmes, des paroles de paix, de résignation et d'espérance.

Mais les dangers qui environnaient ces premiers missionnaires et les persécutions qui attendaient leurs disciples, ne leur permirent sans doute d'obtenir que des résultats isolés. Ce ne fut qu'après la conversion de Constantin que, dans les Gaules, les autels, du christianisme virent les masses venir au grand jour s'agenouiller devant eux. Saint Materne, évêque de Cologne au commencement du IV siècle est considéré comme ayant surtout propagé la doctrine évangélique dans ces contrées. Quelques historiens le qualifient même d'évêque de Tongres. Cependant saint Servais est généralement regardé comme, le premier qui ait été revêtu de cette dignité. Il transféra le siège épiscopal à Maëstricht, dans la prévision des dévastations dont Tongres, une des principales villes des Gaules, allait être le théâtre par suite, des invasions des barbares, qui comme un sombre orage commençaient à paraître à l'horizon.

Car, pendant que le flambeau de l'Évangile répandait ses rayons dans les Gaules, des torches incendiaires, des glaives menaçants se montraient du côté du Nord. Les conquérants farouches qui s'avançaient avec ces appareils de destruction venaient cependant, eux aussi, accomplir leur mission providentielle. L'empire romain tombait en ruine de toutes parts. Plus de mœurs publiques, plus de mœurs privées, plus de patriotisme ni de prestige extérieur; plus d'unité dans le gouvernement; mutations continuelles d'empereurs entraînant à leur suite des troubles, des guerres incessantes. Les barbares allaient permettre au christianisme de greffer ses principes régénérateurs sur une tige plus jeune et plus vigoureuse; ils allaient tirer le corps social de l'état de marasme où il languissait, en versant dans ses veines une sève plus active et plus pure.

Ce fut vers le milieu du Ille siècle que commencèrent ces migrations de tribus franques qui portèrent les premiers coups au colosse romain, et qui ne s'arrêtèrent qu'au moment où elles se furent établies sur ses ruines. Les Francs étaient, comme on sait, une confédération de peuples germaniques, réunis pour maintenir leur liberté contre les Romains, et qui avaient pris ce nom de Francs pour désigner la vaillance, l'intrépidité, première condition de la tâche qu'ils

avaient entreprise. Après un mélange de revers et de victoires dont le récit n'entre pas dans notre plan, aidés par les fils de ces Teutons ou Germains qui, après avoir occupé la Belgique pendant deux siècles avant César, s'étaient vus ensuite chassés et poursuivis comme des bêtes fauves, ils parvinrent à s'établir dans la Taxandrie, c'est-à-dire dans la Campine, qui fait partie aujourd'hui des provinces de Limbourg, d'Anvers et de Brabant. Ils s'appelaient Saliens et avaient obtenu d'abord d'être considérés comme sujets de l'empire.

La route était tracée pour les barbares, le torrent devait aller en grossissant. Il serait difficile de faire l'énumération des peuplades qui abandonnèrent le pays de leurs ancêtres, attirés par les récits qu'on leur faisait de la douceur du climat et de la fécondité des plaines arrosées par la Meuse, l'Escaut et la Seine. Le 31 décembre de l'année 406, des hordes nombreuses de vandales, de Suèves, d'Alains, de Sarmates, trouvant les bords du Rhin dégarnis de troupes romaines, qu'Honorius, empereur d'Occident, en avait rappelées, se frayèrent un passage en dépit des Francs qui habitaient au delà de ce fleuve, firent de Cologne leur point de réunion et se portèrent ensuite sur le Limbourg pour se rendre de là aux lieux vers lesquels les poussait « le vent de la colère de Dieu ». Pendant une longue suite d'années, le massacre, le pillage et l'incendie désolèrent cette province.

Ces invasions avaient été faites jusque-là sans plan arrêté; les barbares n'avaient agi que comme des aventuriers déterminés, avides avant tout de butin, Attila va régulariser leur marche. Au printemps de l'année 451, il franchit le Rhin, entraînant à sa suite plus de six cent mille guerriers animés d'un courage féroce, accoutumés aux fatigues et aux privations. Nous n'avons pas à le suivre dans sa course à travers tant de nations épouvantées. Nous nous bornerons à rappeler que le roi des Huns s'empara de Limbourg et de Tongres qu'il pilla et dévasta, ainsi que tous districts dépendants de cette dernière ville. Le Limbourg garda longtemps le souvenir des fureurs de ce farouche conquérant.

Revenons aux Francs. Ce sujet intéresse surtout le Limbourg actuel, si comme tout permet de le croire, c'est de cette contrée qu'ils partirent pour fonder la plus célèbre monarchie des temps modernes. D'ailleurs, comme le fait. observer M.Augustin Thierry « la nation à laquelle il convient réellement de fonder son histoire sur celle des tribus franques de la Gaule, c'est plutôt celle qui habite la Belgique et la Hollande que les habitants de la France proprement dite».

Les Francs saliens, que nous venons de voir s'établir dans la Taxandrie, avaient, au commencement du Vème siècle, formé avec d'autres peuplades voisines, des alliances qui avaient beaucoup augmenté leurs forces, et qui leur permirent de chasser les officiers de l'empire et de se donner Pharamond pour chef. La loi salique, si célèbre dans l'ancienne législation française, fut promulguée, dit-on, dans la Taxandrie vers la même époque.

Une autre colonie de Francs, en possession de la rive droite du Rhin, vint s'établir entre cette rivière et la Meuse, et prit de sa situation le nom de Ripuaire. Enfin, vers l'an 432, la confédération des Francs avait fait de tels progrès dans la Belgique, qu'Aetius, général romain, qui leur avait fait longtemps la guerre, se vit contraint de conclure un traité de paix avec eux. Dix ans après, se sentant de plus en plus redoutables, ils osèrent même rompre cette trêve. Clodion, qui avait succédé à Pharamond, attaqua Aetius, et après divers revirements de fortune, vers l'an 445, il s'était rendu maître de Cambray et avait étendu ses conquêtes jusqu'à la Somme. Clodion, selon Grégoire de Tours, habitait un château nommé Dispargum, situé dans le pays des Tongrois (Tongri). »

Ce passage du plus ancien historien des Francs a donné naissance à de nombreuses contestations, attendu que quelques copies du texte latin portent le mot de Thorongi. Un grand nombre de savants, parmi lesquels nous citerons, dans ces derniers temps, MM. Guizot et Augustin Thierry, se sont prononcés pour l'opinion qui place la résidence de Clodion dans la cité de Tongres, qui serait donc, comme nous l'avons dit, le berceau de la monarchie française.

Il existe du reste dans le Limbourg actuel, des traces du séjour qu'y firent les Francs. Une plaine située entre Herck et Haelen a conservé le nom de Frankryk (royaume des Francs). Il existe en outre entre Hasselt et le village de Houthaelen une certaine étendue de terrain appelée par les habitants het fransch broeck (pâturages des Francs).

L'empire n'avait plus conservé qu'une ombre de pouvoir dans la Gaule. Il ne s'y maintenait que par la possession de quelques forteresses difficiles à réduire par la force. Clodion avait été remplacé par Mérovée et Mérovée par Childéric. Celui-ci, rentré en grâce auprès de son peuple après un exil de plusieurs années, étend le cercle des conquêtes de ses prédécesseurs. Les Francs ripuaires de leur côté élisent un chef nommé Sigebert et fondent un royaume dont Cologne devient la capitale. Le Limbourg faisait partie du royaume de Ripuairie. Clovis, ayant résolu de s'emparer des petits Etats qui environnaient le sien, pousse Clodomir, fils de Sigibert, à assassiner ce dernier. Ce crime consommé, il attire le parricide dans un piège et le fait poignarder; puis se rend à Cologne et harangue le peuple qui le proclame roi et l'élève sur le bouclier.

L'ancienne législation du Limbourg s'est longtemps ressentie de l'adjonction de cette province au royaume des Ripuaires. Ceux-ci, de même que les Francs saliens, avaient un corps de lois que Clovis confirma ou étendit. Elles admettaient le combat singulier, les épreuves de l'eau et du feu, les compensations pécuniaires pour le meurtre et pour toute espèce de crime, la preuve négative, c'est-à-dire la faculté donnée à l'accusé de prouver son innocence par son propre serment et celui de ses témoins. 0r ces dispositions et une foule d'autres, empruntées à la loi ripuaire, se sont conservées dans les coutumes du Limbourg jusqu'aux XV et XVI siècles, ou Philippe le Bon et Charles-Quint les abolirent.

Après la mort de Clovis, qui avait consolidé les conquêtes des Francs en enlevant aux Gaulois la quatrième partie de leurs terres, et en la donnant à cultiver à ses soldats, son royaume fut partagé entre ses quatre fils. Le royaume de Metz, ou d'Austrasie, qui comprenait le Limbourg, échut à Théodoric. La circonscription de cette province subit divers changements sous les rois de la race mérovingienne. Comprise du temps des Romains dans la cité de Tongres et ensuite dans le royaume de Cologne, dit de Ripuairie, elle fut sous Clovis l'un de ses successeurs, enclavée dans deux cantons appelés, l'un Mosagau, et l'autre Pagus Luviensis.

Le premier s'étendait le long des deux rives de la Meuse à partir de Visé jusqu'à Bois-le-Duc. Le second longeait, à droite et à gauche, le même fleuve, depuis le Condroz jusqu'à Visé; il comprenait tout le duché de Limbourg proprement dit. Ces cantons étaient eux-mêmes divisés en comtés. Maëstricht devait être le chef lieu de la partie principale du Mosagau. Cette ville avait déjà acquis une certaine importance au IV siècle, à l'époque où saint Servais y transféra le siège épiscopal. C'est avec Tongres, la seule ville dont l'existence du temps des Romains paraisse bien constatée dans cette partie de la Belgique, soit qu'il n'en existât pas d'autres, soit que leurs noms ne leur aient pas survécus. Quant à Coriovallum et Teudurum, villes citées dans les itinéraires de l'époque, leur situation n'a pas été précisée. On présume cependant que c' étaient, l'une Cortenbach ou Fauquemont, l'autre Tuddert, qui fait aujourd'hui partie du pays de Juliers.

C'est ici le moment, croyons nous, de dire quelques mots des divers idiomes parlés dans le duché de Limbourg, puisque c'est de la période que nous venons d'esquisser, que doit dater leur formation. Il arrive au voyageur qui parcourt ce pays de rencontrer alternativement, sur un espace de quelques lieues carrées, des villages wallons, flamands et allemands. Pour établir la démarcation de ces langues, il faudrait pouvoir définir d'une manière exacte, non seulement l'origine et la situation des divers peuples qui s'établirent. dans ces contrées, mais encore les déplacements auxquels les circonstances les obligèrent.

Il existait évidemment deux idiomes principaux dans la Belgique, lorsque César l'envahit : le gaulois, parlé par les anciens habitants, et le tudesque, importé par les Germains. Les efforts que firent les Romains pour implanter la langue latine dans les Gaules ne purent aboutir à la faire adopter par les masses. L'Église et le gouvernement seuls en faisaient usage. Cependant, les soldats romains attachés au sol conquis, introduisirent dans certaines localités un troisième idiome, le latin rustique ou roman.

Les Francs arrivent; moins civilisés que les habitants des lieux où ils se fixent, ils ne changent rien à la langue qu'ils y trouvent établie. Mais là où ils sont plus nombreux que les Gaulois et les Romains, il se forme, du mélange du tudesque et du roman, une nouvelle langue qui finit par devenir celle de la monarchie française, et dont notre wallon n'est qu'une forme antique et grossière.

§ 3 Le Limbourg, depuis Charlemagne jusqu'à son érection en souveraineté héréditaire.

Le règne de Charlemagne si fécond en grands événements, et qui a laissé dans l'histoire un sillon si large et si lumineux, ne présente qu'un seul fait qui se rapporte au Limbourg devenu sous cet empereur une des dépendances du district d'Aix-la-Chapelle, lorsque cette ville fut érigée en capitale de l'empire.

Et encore le fait dont nous voulons parler, n'est-il appuyé que sur la tradition. Il est peu de chroniques chevaleresques du moyen âge ou Charlemagne ne joue un rôle : son nom se rattache à la plupart des manoirs et des ruines dont sont parsemés les bords de la Meuse et de l'Ourthe. Dans ces manoirs se réfugiaient, dit-on, des feudataires rebelles que le puissant monarque, suivi d'une nombreuse armée, venait lui même ramener au devoir. Tout le monde a lu le roman des Quatre fils Aimon, et tout le monde sait comment Charlemagne assiégea Aigremont et Monfort. La Vesdre aurait vu aussi cet empereur sur ses rives. Il aurait eu maille à partir avec un duc de Limbourg, et serait venu cerner son château, devant lequel il aurait été forcé de battre en retraite. A cela on a objecté que la filiation des comtes ou ducs de Limbourg ne commence que deux siècles plus tard, et qu'en tout cas l'établissement des souverainetés particulières est postérieure à cette époque. Pour s'expliquer l'existence d'un duc de Limbourg, sous Charlemagne, il ne s'agit cependant que de séparer le titre de l'hérédité. On sait que ce prince établit dans ses Etats, comme gouverneur des ducs, des marquis, des comtes à qui il concéda, pour un temps déterminé, des châteaux avec leur dépendances.

Du moment donc que l'existence d'un duc de Limbourg devient vraisemblable, on peut admettre et sa rébellion contre son suzerain, et la prise d'armes de celui-ci pour l'assiéger dans don château.

Lors du partage de l'empire de Charlemagne que firent entre eux, à Verdun l'an 843, les trois fils de Louis le Débonnaire, le Limbourg fit partie des possessions de Lothaire, qui eut, outre l'Italie, toute la partie orientale de la France, depuis la mer de Provence jusqu'aux bouches du Rhin et de l'Escaut. Ce partage n'avait pas eu lieu sans de grandes difficultés. Des guerres sanglantes l'avaient précédés, et avaient tellement épuisé les ressources des trois frères que, lors des invasions des Normands, ils sentirent la nécessité de former une étroite union dans l'intérêt de leur sûreté commune, pour opposer une digue à ces pirates du Nord.

Ce fut dans le Limbourg qu'eut lieu la réunion des trois princes. Plusieurs demeures royales y existaient alors. Elles avaient été construites par les maires du palais pour leur servir de repos de chasse. Les principales étaient celles d'Eelsloo, de Fouron-St-Martin et de Meerssen. Cette dernière fut choisie par Lothaire, Charles et Louis. En 847, ils y tinrent un plaid général, dans lequel ils conclurent une alliance défensive contre les nouvelles invasions des peuples du Nord, alliance qu'ils renouvelèrent quatre ans après, au même endroit.

Lothaire, avant sa mort, assigna lui-même à chacun de ses enfants la part qui lui revenait. Il donna à Lothaire II, les provinces situées entre la Meuse et le Rhin, qui avaient été connues sous le nom d'Austrasie et qui portèrent dès lors celui de Lotharingie ou Lorraine. Lothaire II étant mort sans laisser d'enfant légitime, Charles le Chauve, son oncle, envahit ses Etats et se fit couronner roi de Lorraine à Metz. Mais Louis II, son neveu, et Louis le Germanique, son frère, ayant réclamé contre cette usurpation, il consenti peu après à entrer en arrangement avec ce dernier. En 870, ils eurent à ce sujet, une conférence dans le Limbourg, sur le bord de la Meuse, où se fit le partage. Cette conférence eut lieu, aux termes de l'acte même, « à une égale distance d'Herstal et de Meerssen, dans un lieu qui s'avançait un peu dans la Meuse ». Les environs de Navagne où la Berwinne se jette dans cette rivière, se rapportent fort bien à cette indication. Quand à la manière dont on partagea la Lotharingie, on suivit la longueur de la Meuse depuis son embouchure jusqu'à Liège ; on prit alors l'Ourthe jusqu'à sa source dans les Ardennes ; de là on traça une ligne, qui passait entre Arlon et Epternach jusqu'à Metz, de cet endroit, on longea la Moselle jusqu'à Toul, et depuis cette ville on coupa le pays de l'Ornon en deux jusqu'à la naissance de la Saône. De là on continua la démarcation par le mont Jura et par le milieu des terres de la Franche-Comté jusqu'à Lyon. Tout ce qui était à l'Orient de ces rivières et de ces lignes fut donné au roi de Germanie ; la partie occidentale échue au roi de France qui eut ainsi le pays de Mosagau dans lequel le Limbourg se trouvait compris.

Cet acte de partage divisait le Mosagau en supérieur et en inférieur, en prenant Ruremonde pour point de séparation. Le roi de Germanie étant mort peu de temps après, Charles revendiqua la partie du royaume de Lothaire que Louis avait acquise, mais le successeur de celui-ci défendit à main armée le droit qu'il tenait de son père et força le roi de France à se désister de ses prétentions. Cependant Louis le Bègue, fils de Charles et Louis de Saxe, fils du Germanique, eurent à ce sujet une entrevue à Meersen, d'où ils se rendirent à Fouron, d'où fut promulgué le 4 novembre 878, le capitulaire qui confirmait l'accord entre leurs pères huit années auparavant. Mais le roi de France étant mort, il survint dans le royaume des troubles qui obligèrent son fils à céder à Louis ses prétentions sur la Lorraine, qui tomba ainsi toute entière au pouvoir des rois de Germanie. Cependant, la race des Carolingiens subissant le même sort que celle de Clovis, s'éteignait avec une telle rapidité que Charles le gros, le plus jeune des fils de Louis le Germanique, réunit sous son sceptre en un espace de six ans, tout l'empire de Charlemagne.

Les divisions causées par ces changements donnèrent une nouvelle audace aux Normands qui recommencèrent leurs excursions. Le Limbourg s'en ressentit surtout. En novembre 881, deux de leurs rois nommés Godefroid et Sigefroid, après avoir exercés d'affreux ravages dans tous les lieux qu'ils avaient traversés, remontèrent la Meuse et vinrent se fixer sur la rive droite de ce fleuve, en un lieu qu'on suppose être le village d'Eelsloo. Ils se répandirent dans les environs et allèrent brûler les villes de Maëstricht, Liège, Tongres et Limbourg. Ils détruisirent aussi les maisons royales de Meerssen et de Fouron. D'autres invasions furent marquées par de nouveaux désastres dont se ressentirent principalement les contrées de la Ripuairie, situées entre la Meuse et le Rhin.

Charles le Gros, dès son avènement à l'empire, assembla une diète à Worms, et leva une armée pour arrêter enfin la marche des ces redoutables aventuriers. Eelsloo, était le camp principal des Normands. Ils l'avait entouré de fossés et de retranchements. Charles le Gros arrive en ce lieu avec des troupes nombreuses qui cernent de toutes parts l'armée ennemie. Celle-ci se défend avec une telle vigueur que le nombre des morts tombés de part et d'autre est bientôt si considérable, qu'une contagion se déclare dans les deux camps. Après 12 jours de siège, rien n'annonçait que les Normands fussent disposés à capituler ou même à faire des propositions de paix, lorsqu'un ouragan furieux qui s'éleva tout à coup et dont les retranchements eurent beaucoup à souffrir, les détermina enfin à entrer en accommodement. Godefroid vint lui même au camp de l'empereur lui faire part de ses conditions. Elles étaient fort onéreuses pour Charles, qui eut pourtant la faiblesse de les accepter. Aussi, à son départ, les choses demeurèrent elles dans l'état où il les avait trouvées, et le camp d'Eelsloo ne cessa point de fournir aux Normands un point d'appui où ils couraient se retrancher après les excursions qu'ils firent encore pendant plusieurs années.

On sait le résultat de leur tentative contre la ville de Paris. Le même Charles consentit de nouveau à une paix honteuse qui amena sa déchéance et son remplacement sur le trône de Germanie par le bâtard de son frère Carloman, Arnould, reconnu en même temps comme roi de Lorraine. Malgré quelques succès remportés par ce prince sur les Normands, ceux-ci n'en continuèrent pas moins à désoler la Belgique. Repoussés sur divers points, leurs

barques réapparaissent bientôt dans la Meuse (894). L'armée royale, campée près de Maëstricht, ne les empêche pas de piller et d'incendier les villes et les villages du Limbourg, et d'en passer tous les habitants au fil de l'épée. Ils se dirigent ensuite vers les marais qui avoisinaient Aix-la-Chapelle. Mais Arnould traverse la Gueule le 26 juin et détache un corps d'avant-garde qui est complètement défait. Alors il range son armée en ordre de bataille et va droit à l'ennemi. Un combat terrible s'engage aux environs de Fauquemont, sur les bords de la Gueule dont les eaux sont rougies du sang des tués et des blessés.

Les Normands remportent une éclatante victoire qui accroît leur audace. Ils vont ensuite se retrancher près de Louvain en avant de la Dyle. Bientôt après, Arnould accourt avec une armée formidable, passe la Meuse et marche sur Louvain. Les Normands, à son approche, font entendre des huées ; le mot Gueule sort ironiquement de toutes les bouches. En rappelant ainsi le souvenir de leur victoire, ils se flattent d'intimider leurs ennemis. Cependant, Arnould ne trouvant pas le terrain favorable pour combattre à cheval, met pied à terre et invite ses cavaliers à faire de même. La bataille ne tarde pas à s'engager ; elle devient une affreuse boucherie. Cette fois la fortune se prononce contre les Normands, qui sont taillés en pièce.

Malheureusement le vainqueur ne sait point profiter de sa victoire. Au lieu de les exterminer tous, content d'avoir dispersé leurs masses, il repart aussitôt pour l'Allemagne. Aussi l'année suivante, reparurent ils dans la Ripuairie et dans la partie orientale du Limbourg. Leur séjour ne pouvait y être de longue durée. Leurs précédentes excursions avaient épuisé le pays. N'y trouvant qu'une population errante, sans asile et sans pain, ils le quittèrent pour ne plus y reparaître.

Arnould est remplacé dans le royaume de Lorraine par Zuentibold, son fils naturel. Ce prince, par les vexations dont il accable ses sujets, soulève contre lui une ligue de seigneurs qui le dépossèdent en élisant à sa place Louis, roi de Germanie, fils légitime d'Arnould. Zuentibold prend les armes pour se maintenir en possession du trône. Les grands qui l'en ont renversé se mettent à leur tour en mesure d'empêcher qu'il y remonte. A leur tête se trouvait Regnier au long col, comte de Hainaut et de Hesbaye, qui avait contre l'ex roi de Lorraine des motifs

de ressentiment personnel. Le Limbourg, où Zuentibold avait sa résidence, au château de Born dans les environs de Sittard, fut le théâtre de cette guerre, dans laquelle toutes les chances tournèrent contre lui. Le 13 août 899, il périt dans une bataille livrée près de la Meuse, non loin de l'abbaye de Susteren, où ses restes furent transportés et reçus par ses deux filles, religieuses de ce monastère, dont elles devinrent successivement abbesses. Il y a deux siècles encore que le nom de ce roi de Lorraine était prononcé chaque année dans les prières de plusieurs pasteurs limbourgeois. Pour réparer les dommages qu'il avait causés aux vassaux de son domaine, il leur avait fait don d'une grande forêt qui couvrait les bruyères, aujourd'hui en partie cultivées, qui s'étendaient entre Beek et Sittard. Les curés des environs avaient le droit d'en tirer annuellement quatre charretées de bois, à charge de dire des messes pour le repos de l'âme de Zuentibold. Celui de Beek s'acquittait encore de ce pieux devoir à la fin du XVIIème siècle.

Louis, roi de Germanie et de Lorraine, le dernier des Carolingiens allemands étant mort en 942 à l'âge de 18 ans, une assemblée de seigneurs laïques et ecclésiastiques, exerçant pour la première fois droit d'élections, nomma roi de l'Allemagne Conrad, duc de Franconie. Cette élection était à peine consommée que les grands de la Lorraine, attachés à la race de Charlemagne, refusèrent d'obéir à Conrad et déférèrent la souveraineté de ce pays à Charles le Simple, roi de France. Régnier fut un des partisans les plus actifs de ce monarque, qui le récompensa en lui conférant la dignité de duc de lorraine.

C'est à dater de cette époque qu'en Belgique les fiefs commencèrent à devenir héréditaires. Charles le Simple, mal assis sur un trône qu'il tenait de la seule volonté des seigneurs du pays, et que les Allemands menaçaient sans cesse, sentit le besoin de s'attacher étroitement les grands vassaux, et leur concéda à titre héréditaire, les domaines dont ils n'avaient eu jusque là que la jouissance temporaire.

Giselbert, fils de Régnier fut, après la mort de son père, confirmé dans la dignité de duc de Lorraine. Ce prince ambitieux et remuant, saisit le premier prétexte venu pour entrer en lutte contre son suzerain. Il se créa un puissant parti et se fit nommer roi de Lorraine. Ses principales possessions se trouvant dans le Limbourg, ce fut là que se concentrèrent les opérations de cette nouvelle guerre. Giselbert, battu par le roi de France en rase campagne, chercha un refuge dans un fort nommé Harbourg, qu'il possédait au confluent de la Meuse et de la Gueule. Charles l'y assiégea, mais le prince rebelle parvint à s'en évader, et se rendit auprès de Henri l'Oiseleur, successeur de Conrad.

La Lorraine ne demeura pas longtemps soumise à la France. En 825, les grands de ce pays disposèrent de la couronne en faveur du roi de Germanie. Le turbulent Giselbert renouvela sous ce monarque les tentatives qui avaient troublé le règne de son prédécesseur. Henri ne parvint à rétablir l'ordre qu'en lui donnant sa fille en mariage et en l'établissant duc et gouverneur de lorraine.

Un des successeurs de Giselbert, Conrad de Franconie, ayant montré les mêmes velléités d'indépendance, et n'étant pas sans doute aussi redoutable, fut traité avec moins d'indulgence. Henri lui retira le bénéfice du duché. Sur ces entrefaites, de nouvelles irruptions de Huns avaient recommencé à désoler l'Allemagne. Conrad se ligua avec eux et les invita à venir ravager la Lorraine. Le Limbourg eut le triste privilège d'être la première contrée où ils portèrent leurs pas dévastateurs. Conrad les ayant conduits à Maëstricht, c'est de cette ville qu'ils se répandirent sur la plus grande partie de la Belgique.

Dans le dessein de prévenir le renouvellement de ces actes de rébellion, l'empereur Othon se décida à ne confier le duché de Lorraine qu'à son propre frère Brunon, archevêque de Cologne. Ce prélat, pour y établir la paix, résolut de le diviser en deux provinces qui furent appelées haute et basse Lorraine. Le Limbourg fut compris dans cette dernière division, la plus importante des deux et qui s'étendait entre le Rhin et l'Escaut, depuis la Moselle jusqu'aux rivages de la mer. Brunon appliqua surtout ses soins à contenir les grands et à réduire leur puissance qui devenait de plus en plus menaçante pour l'autorité souveraine.

Nous approchons enfin de l'époque où l'histoire du Limbourg va se dessiner plus nettement et c'est le moment de rechercher si au temps où nous sommes parvenus, ce pays avait des seigneurs héréditaires.

Tant qu'une contrée n'a pas d'existence propre, il est impossible d'apprécier isolément les faits qui s'y rattachent et ne sont que les conséquences d'autres faits d'une portée plus large. C'est donc ceux-ci que l'historien doit remonter d'abord. De là la nécessité où nous nous sommes trouvé d'entrer dans certains détails qui tiennent plutôt à l'histoire générale qu'à l'histoire du Limbourg en particulier. Plus d'une fois encore, nous aurons à subir cette nécessité, car un peuple, n'importe l'étendue de son territoire, n'ayant presque jamais une existence indépendante, son histoire ne peut se détacher de celle des peuples qui l'environnent.

Nous avons dit précédemment que Charles le Simple avait rendu en Belgique plusieurs fiefs héréditaires. Les luttes auxquelles donna lieu pendant tout le Xè siècle la possession de la Lorraine, permit à la féodalité d'étendre son empire dans ce pays, sans cesse ballotté entre deux puissances rivales.

Le Limbourg fut il entraîné dans ce mouvement ? Nous voyons qu'au Xè siècle il formait avec quelques contrées limitrophes, deux cantons dont l'un comprenait en partie les seigneuries de Fauquemont et de Rolduc, avec une portion du duché de Limbourg proprement dit ; l'autre renfermait le reste de ce duché et le comté de Daelhem. Chacun était gouverné par un comte bénéficiaire. On prétend qu'un de ces deux comtes, ayant prêté l'appui de ses armes à Charles le Simple, fut du nombre de ceux qui obtinrent de ce monarque l'hérédité de leur gouvernement. On cite à l'appui de ce fait un duc et un comte de Limbourg qui combattaient sous les bannières de Henri l'Oiseleur dans la guerre de ce monarque contre les Hongrois. On cite encore comme fille d'un duc de ce nom, Adélaïde, comtesse de Looz, mère de Baldric évêque de Liège, en 1008. Mais ce sont là des preuves trop faibles pour en conclure qu'il existait au Xè siècle des comtes ou des ducs propriétaires du Limbourg, dont l'existence et la généalogie soient établies d'une manière certaine.

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