Histoire du Limbourg Marcellin LAGARDE VIII
VIII REGNE DE HENRI IV 1226-1247
Henri IV plaçait sur sa tête la couronne ducale au milieu de circonstances qui exigeaient de sa part une grande prudence et une grande fermeté. Appelé à la succession de son père au mois de mai ou de juin de l'an 1226, il avait vu, sans pouvoir l'empêcher, l'atroce exécution de l'époux de sa sœur. Il se serait mis, en intervenant pour s'y opposer, en hostilité avec l'empereur, et il aurait accepté une espèce de solidarité dans le meurtre de l'archevêque, qui avait soulevé l'indignation de l'Allemagne entière. Mais s'il lui fut impossible de sauver le comte d'Isenberg, ou même d'adoucir la rigueur de son sort, il n'en prit que plus chaudement la défense de ses enfants, héritiers d'un nom qui pouvait devenir injure pour eux, s'ils ne s'efforçaient de le réhabiliter.
Au nombre de vassaux de l'église de Cologne, qui s'étaient joints à l'armée du nouvel archevêque pour détruire les places fortes du comté d'Isenberg, se trouvait Adolphe, comte de Marck. Ce seigneur, frère de celui que Waleran avait tué en combat singulier, ne craignit point, quoique cousin germain de Frédéric, de s'approprier la plus grande partie de ses dépouilles, au préjudice des faibles orphelins que tout semblait accabler à la fois. Le duc de Limbourg qui avait donné asile à ses neveux et nièces, au nombre de cinq, en appela à la loyauté, à l'humanité du comte lui-même, pour en obtenir la restitution des biens qu'il détenait si injustement. Son appel ne fut pas entendu. Il espéra que le recours au glaive lui réussirait mieux, et il s'allia avec le comte de Tecklenbourg, frappé d'excommunication pour avoir donné l'hospitalité à Frédéric, et avec deux autres seigneurs, ennemis de son adversaire et de l'archevêque de Cologne. Tandis que ses alliés envahissaient les Etats de la Marck d'un côté, il se porta de l'autre, à la tête d'une armée nombreuse et accompagné de son frère Waleran, sire de Fauquemont, vers la Lenne, où il fit construire, sous le nom de Nouveau Limbourg, un château pour y tenir garnison et se mettre en mesure de harceler sans cesse son ennemi. Tout ce que nous savons de cette guerre, sur laquelle l'histoire ne nous a laissé aucun détail, c'est qu'il y fut blessé, et qu'appelé ailleurs par de plus graves intérêts, il en laissa la direction à Waleran et à Thierry son neveu, fils aîné de Frédéric. Nous devons cependant présumer qu'elle dura fort longtemps ; car il n'intervint de traité entre les parties belligérantes que le 1er mai 1243.
Les enfants du comte d'Isenberg recouvrèrent par ce traité une partie de la succession de leur père ; l'autre demeura au comte de la Marck. Thierry par reconnaissance pour le duc de Limbourg, lui remit le château de NeuLimbourg et ses dépendances, pour les tenir de lui à perpétuité en fief mouvant du comté de Berg. Thierry finit par abandonner le nom de son père et prit celui de comte de Limbourg, qu'il garda jusqu'à sa mort en 1297, et qui resta à ses descendants. Ceux-ci se divisèrent en deux branches. L'une, appelée Hohen-Limbourg, qui s'éteignit au commencement du XVIème siècle, l'autre Limbourg-Stirum, qui existe encore de nos jours.
Lors de son second couronnement, l'empereur Frédéric II avait fait vœu d'aller en personne au secours des chrétiens de la terre sainte. Après de longs délais qui avaient attiré sur lui l'anathème du pape, il se décida enfin, dans le courant de l'année 1227, à accomplir son vœu. Le duc de Limbourg partit à sa suite après avoir remis le gouvernement de ses Etats à Waleran Ier, sire de Fauquemont, son frère. Cette croisade, l'une des plus intéressantes par la multiplicité et l'importance des événements qui la signalèrent, donna l'occasion au duc de Limbourg de s'élever à un haut degré de puissance. L'empereur, tombé malade à Brindes, où devait avoir lieu l'embarquement général, après avoir précédemment confirmé le duc Henri dans tout ce que ses prédécesseurs avaient tenu en fief direct de l'empire, lui donna le commandement en chef de l'armée des croisés et le chargea de la conduire à sa destination.
Dans la lettre par laquelle il lui confie cette mission, ainsi que dans d'autres pièces de la même époque, il appelle constamment Henri IV « son cher parent ». Par quel lien le duc de Limbourg tenait-il à la famille impériale ? L'histoire n'en dit rien. Nous n'insisterons point sur la part qu'il prit à cette croisade, réservant à nos lecteurs le plaisir de lire dans leur ensemble les exploits où brillèrent nos aïeux dans les guerres saintes, et pour lesquels nous les renvoyons à l'ouvrage que nous avons cité.
Frédéric II était revenu en Europe, chargé d'un surcroît d'anathème de la part du Saint-Siège.
Les foudres de l'Eglise l'avaient poursuivi jusqu'en Syrie, et maintenant il se voyait attaqué dans ses Etats par une armée de croisés que Grégoire IX avait levée contre lui. Le traité qu'il avait fait avec le sultan Malekal Kamel, et qui laissait aux infidèles la jouissance du temple de Jérusalem, avait surtout excité l'indignation du chef de la chrétienté.
Un des membres du sacré collège, le cardinal Othon, avait été envoyé en Allemagne en qualité de légat du Saint-Siège, pour y susciter des ennemis à l'empereur et les engager à lui donner pour successeur un prince de la maison de Saxe. Othon, pendant son séjour à Liège, ayant voulu établir sur le pied de l'égalité le revenu de toutes les prébendes, le clergé fut si irrité qu'il en appela au préfet impérial de la ville d'Aix-la-Chapelle, qui s'empressa de se rendre à Liège et obligea le légat et l'évêque à se retirer à Huy. Liège fut frappée d'interdit par Othon. Henri, roi des Romains, mal informé des faits, et qui savait seulement que le légat du papa avait été reçu à Liège, en conçut un tel ressentiment qu'il envoya un corps d'armée pour saccager la ville. L'officier qui en était chargé s'avançait pour remplir sa terrible mission, lorsque le duc de Limbourg, revenu depuis peu dans ses Etats, conçut la généreuse pensée de sauver les Liégeois du malheur qui les menaçait. Il courut au-devant de l'envoyé du roi, lui représenta que le ministre du Saint-Siège, loin d'avoir été bien accueilli par les habitants de Liège, avait au contraire été forcé de fuir leur ville ; il en apporta pour preuve l'interdit qui pesait sur eux, protesta de leur dévouement à l'empereur, et grâce à lui, des paroles de paix succédèrent à ces menaces de vengeance (1229).
Depuis la mort cruelle de Frédéric d'Altena, il existait une haine sourde entre le duc de Limbourg et Henri de Molenarck, archevêque de Cologne. Il ne fallait qu'une occasion pour se traduire en une guerre acharnée. Cette occasion se présenta au moment où la réconciliation de l'empereur avec le pape allait permettre aux seigneurs qui avaient embrassé l'un ou l'autre parti, de vider leurs querelles particulières, suspendues depuis trois ans.
Le supérieur de l'abbaye de Siegberg, au comté de Berg, qui sans doute avait quelque motif de craindre Henri IV, conclut avec lui en 1229, une convention par laquelle il s'engageait, ainsi que son chapitre, à le reconnaître pour avoué, mais sous certaines conditions. Il devait d'abord obtenir de l'archevêque et des dignitaires de son clergé, qu'ils laissassent aux religieux de Siegberg la liberté de nommer un avoué de leur choix et, ce point obtenu, déclarer hautement que c'était par la libre volonté des cessionnaires que l'avouerie lui était conférée, comme autrefois aux ancêtres de sa femme, et non à titre de propriété héréditaire. Le duc, en revanche, promettait que ni lui ni ses alliés n'inquiéteraient l'abbaye en aucune manière.
Henri de Molernarck repoussa les propositions du duc de Limbourg, prétendant que lui seul avait le droit d'avouerie. Le recours à la force était inévitable. L'archevêque se procura des alliés, et fit avec eux, le 23 octobre 1230, un traité en vertu duquel ils s'obligeaient à lui fournir, un mois après, deux cents hommes chacun, moyennant la somme de quatorze cents marcs d'argent. Le duc, de son côté, appela des auxiliaires, entre autre le duc de Brabant. Mais les deux armées, quoique de force égale, évitèrent de se rencontrer, se bornant à abattre, à incendier des villages, à saccager des villes, à forcer des châteaux. Tel était le caractère de ces guerres privées, d'autant plus désastreuses que tout le poids en retombait sur les populations inoffensives et désarmées, auxquelles la moindre plainte, le moindre murmure étaient interdits sous peine des traitements les plus barbares. Qui sait de quels épouvantables désordres le droit d'avouerie de l'abbaye de Siegberg n'aurait pas été la cause, si Henri, roi des Romains, ne les avait prévenus, en ordonnant aux partis de déposer les armes et de conclure un traité qui, sans doute, laissa l'avouerie au duc de Limbourg, puisque les comtes de Berg en ont joui sans difficulté et sans interruption depuis lors.
Mais les princes de la maison de Limbourg et l'archevêque conservaient des ressentiments trop profonds pour demeurer longtemps en paix. Aussi à peine furent-ils débarrassés de la présence du roi des Romains, appelé en Italie par son frère, qu'ils s'adressèrent de nouvelles provocations. On n'en connaît ni la cause ni les suites. On sait seulement que Waleran, seigneur de Fauquemont, frère d'Henri IV, montra dans cette circonstance une valeur digne de son père, et que l'archevêque de Cologne garda un long souvenir de la terreur que ses armes y répandirent (1232). Toutefois, comme nous retrouvons Henri IV, Waleran et le prélat, réunis à la cour du roi des Romains le 18 mars 1234, on en peut conclure qu'en ce moment ils avaient fait trêve à leurs inimitiés.
A l'époque où les haines privées et les guerres particulières étaient le plus envenimées et enfantaient le plus d'excès, l'Eglise parvenait quelquefois à en arrêter les cours, en offrant un plus noble but à l'esprit guerrier et entreprenant des seigneurs. Une croisade avait été décrétée en 1234 par le Saint-Siège, et le duc de Limbourg avait reçu de Grégoire IX une lettre qui l'invitait à y prendre part.
Cette croisade n'eut pas lieu, mais le pontife fut plus heureux dans celle qu'il fit prêcher en Allemagne, vers le même temps, contre les Stadings, petit peuple de race frisonne (*) qui, dans un pays pauvre, au bord de l'Océan, ayant conservé ses anciennes mœurs et ses anciennes lois, se refusait à payer les dîmes et à permettre la construction de châteaux forts sur son territoire. La noblesse, sous la conduite d'Henri Ier, duc de Brabant, s'empressa de marcher contre ce peuple qui fut exterminé, mais non sans s'être longtemps et courageusement défendu. Adolf, fils aîné du duc de Limbourg, participa aussi à cette croisade contre les Stadings, et malgré son extrême jeunesse, y déploya un zèle qui lui valut, de la part de l'archevêque de Brême, un cadeau précieux : c'était, dit-on, le bassin dans lequel Jésus-Christ avait lavé les pieds de ses disciples. Le transport de cette relique dans la résidence du jeune prince limbourgeois eut lieu avec un grand cérémonial.
Henri IV fut chargé peu de temps après par Frédéric II, d'une mission extrêmement honorable. L'empereur, veuf depuis quelques années, avait sollicité et obtenu la main de la sœur d'Henri III, roi d'Angleterre, et le mariage avait eu lieu par procuration. Ce furent les ducs de Limbourg et de Brabant, et l'archevêque de Cologne, que l'on mit à la tête de la députation chargée d'aller chercher la future impératrice. Ils furent traités à la cour d'Angleterre avec une magnificence digne du prince qui les recevait et de celui dont ils étaient les représentants. De retour en Allemagne, ils assistèrent aux noces qui eurent lieu à Worms le 20 juillet 1235.
Ce n'était pas le premier voyage d'outremer qu'eût fait le duc de Limbourg. Trois ans auparavant il avait obtenu du roi d'Angleterre un passeport pour aller visiter le tombeau de Saint Thomas de Cantorbéry, objet alors d'une grande vénération, où les princes les plus puissants de la chrétienté se rendaient en pèlerinage. Ce fut au moins le prétexte du voyage d'Henri IV ; mais il est plus vraisemblable que son principal but était de nouer, à l'exemple de ses prédécesseurs, des relations intimes avec le monarque anglais.
Waleran 1er, sire de Fauquemont, était l'image de son père, l'invincible Waleran III ; d'une haute stature comme lui, ce qui le fit surnommer le Long, comme lui il s'était distingué par sa bravoure dans tous les combats auxquels il s'était trouvé ; comme lui encore, il était toujours prêt à saisir les moindres prétextes pour jeter le gant et courir sus aux seigneurs de son voisinage. L'an 1235, des contestations s'étant élevées entre une partie de ses sujets et les habitants de la ville de Theux, à propos de bois sec à recueillir dans une forêt, il y intervint de la manière la plus funeste pour ces derniers. Theux, alors beaucoup plus considérable qu'il ne l'est de nos jours, fut pris et livré aux flammes, le 24 septembre. Le principal motif de Waleran pour se livrer à ces excès, était de tirer vengeance de certains torts qu'avait eus envers lui Jean II, d'Aps, évêque de Liège, dont la juridiction s'étendait sur le pays de Franchimont. L'évêque crut devoir user de représailles, et à la tête d'un corps de Liégeois, non seulement il ravagea la seigneurie de Fauquemont, mais encore il fit incendier les villes de Durbuy et de Bastogne, appartenant au comte de Luxembourg. On veut même que le duché de Limbourg ait également souffert de la colère de l'évêque. Henri IV, dans ce cas aurait été d'un caractère bien pacifique, puisque loin de montrer au prélat le moindre ressentiment personnel, il alla le trouver pour l'engager à suspendre les hostilités, lui promettant d'amener son frère à un arrangement. En effet, la veille de la fête de Saint-Lambert en 1237, un traité fut conclu entre le prélat et lui, agissant au nom de Waleran, dont il s'engageait à obtenir le consentement dans certain délai, à défaut de quoi il promettait de payer à Jean d'Aps la somme de mille marcs, ou de lui en donner l'équivalent en propriétés. Il consentit en outre à aider l'évêque contre son frère, dans le cas où celui-ci viendrait à manquer à l'engagement pris en son nom.
D'après ce que nous avons dit du caractère de Waleran, il était probable que la caution du duc de Limbourg ne tarderait pas à être gravement compromise, et que ce prince aurait à se repentir de son dévouement fraternel. Le sire de Fauquemont avait d'abord cherché à entrer en guerre avec le comte de Luxembourg, en lui disputant des biens dont il jouissait depuis la mort de leur père. La crainte que lui inspirèrent les puissantes alliances du comte fit renoncer à ses prétentions. Il songea alors à occuper ailleurs ses armes, et attaque de nouveau l'évêque de Liège. Possesseur du château de Poilvache, situé sur la Meuse près de Dinant, il s'y était réfugié pour être plus à portée de nuire à son ennemi. Souvent au point du jour, les paisibles habitants de la vallée entendaient retenir le son du cor, et voyant une armée défiler à travers les sentiers de la montagne, portant l'effroi de village en village, jusqu'aux portes de liège, et ne rentrer qu'au milieu de gémissements et de malédictions. Jean d'Aps, sensible aux plaintes de ses sujets, et rempli d'ailleurs d'indignation contre le prince qui le bravait aussi audacieusement, se décida dans le mois de février 1238, à faire le siège de Poilvache. Il s'allia, entre autres, avec les comtes de Looz et de Flandre, dont le dernier lui amena un grand nombre de troupes avec des machines destinées à battre en brèche les murs de la place.
Waleran n'ignorait pas qu'il avait affaire à un ennemi trop irrité pour en espérer aucun quartier en cas de défaite. Aussi se défendit-il avec une vigueur qui déconcerta les assiégeants. L'on était à la fin avril et le prince limbourgeois, du haut de ses créneaux,
continuait à promener un regard dédaigneux et plein d'assurance sur l'armée ennemie qu'il voyait à ses pieds se consumer en efforts impuissants. Le prélat cependant avait juré de ne quitter Poilvache qu'après s'en être rendu maître ; mais peut-être déjà il se repentait de son serment, lorsque la mort vint le surprendre le 30 avril ou le 2 mai. Waleran, à cette nouvelle, résolut de profiter du désordre qui devait régner parmi les assiégeants pour fondre sur eux à l'improviste. Ils n'attendirent pas qu'il arrivât jusqu'à eux, et à son passage sur la Meuse, il les vit se débandant et prenant la fuite en toute hâte.
La mort de l'évêque de Liège, en le délivrant d'une guerre, lui fournit bientôt l'occasion d'en entreprendre une autre. Les électeurs assemblés le 25 juin 1238, pour désigner un successeur à Jean d'Aps, s'étaient comme toujours, partagés en deux camps. Les un avaient nommé Guillaume de Savoie, frère du comte de Flandre, les autres avaient fait choix d'Othon, comte d'Eberstein, prévôt de Maëstricht et d'Aix-la-Chapelle et chanoine de Saint-Lambert.
Le pape se prononça pour Guillaume de Savoie, qui déjà avait l'administration de plusieurs évêchés ; mais l'empereur soutenait vivement le parti d'Othon, auquel l'attachaient des liens de parenté ; il l'avait même fait installer par son fils Conrad, élu roi des Romains après la mort d'Henri VII. Comme le comte de Flandre parcourait l'évêché dans l'intention de contraindre les nobles à soutenir la cause de son frère, Frédéric II écrivit aux ducs de Limbourg et de Brabant pour les engager à agir de leur côté contre les partisans de Guillaume. Ces deux seigneurs se trouvant alors retenus par d'autres affaires, comme on le verra plus bas, ce fut Waleran qui se chargea de répondre à l'appel jusqu'au moment où celui-ci,
ayant appris que Guillaume venait de mourir en Italie, retira ses troupes du territoire de Liège, où leur présence n'avait plus aucun motif.
Waleran, libre de ce côté, alla rejoindre son frère et le duc de Brabant, qui en ce moment faisaient une guerre acharnée à Conrad de Hostade, successeur d'Henri de Molenarck dans l'archevêché de Cologne. Il est impossible de bien déterminer la cause de la querelle survenue entre ces seigneurs et le prélat. Il est des historiens qui prétendent que Conrad attaqua le duc de Brabant dans le but de revendiquer sur lui le château de Daelhem, domaine de sa famille, dont Henri Ier s'était emparé vers 1229, sous prétexte d'insultes que lui avait faites Lothaire, comte de Hostade. Il aurait donc assiégé ce château, mais la résistance de la garnison aurait été si vigoureuse que l'archevêque, désespérant du succès et voyant d'un autre côté le duc de Brabant s'avancer vers lui, aurait pris la fuite pour regagner ses Etats ; selon d'autres chroniqueurs, ce fait serait entièrement controuvé. Conrad n'aurait pu faire valoir des prétentions sur le château de Daelhem, attendu que dans ce temps-là cette place appartenait à sa famille, et ne tomba dans les mains du duc de Brabant qu'à la suite de la guerre dont nous parlons.
Quoi qu'on doive penser de ces deux versions, après une trêve conclue en octobre 1238, les deux partis reprirent les armes avec une nouvelle fureur et se causèrent réciproquement les plus considérables dommages. Au reste, on ne connaît d'une manière précise aucune opération de cette guerre, si ce n'est que les ducs de Limbourg et de Brabant et le sire de Fauquemont firent une tentative sur Cologne, et qu'ayant été repoussés par les habitants, ils s'en vengèrent en désolant toutes les campagnes d'alentours. Cet état de choses dura jusqu'en 1240, où il y fut mis un terme par un traité dans lequel, pour mieux cimenter la paix, on stipula qu'Adolphe, fils aîné du duc de Limbourg, épouserait une sœur de l'archevêque et que Thierry II, comte de Hostade, neveu du prélat, s'unirait à une des filles de Waleran. Quand au duc de Brabant, il refusa de se dessaisir du château de Daelhem, sur lequel même il renouvela d'anciennes prétentions ; et comme Thierry II persistait à revendiquer la possession de cette propriété de ses aïeux, le duc lui proposa une indemnité qu'il accepta, et moyennant laquelle il transmettait ses droits à la maison de Brabant, qui dès lors devint maîtresse d'un important comté au cœur même du Limbourg.
Le repos ainsi rendu aux princes limbourgeois ne fut pas de longue durée, et de nouvelles dissensions entre le Saint-Siège et Frédéric II les appelèrent bientôt à cette vie active qui semblait inhérente à leur mâle et vigoureuse nature.
Frédéric II, depuis son retour de Jérusalem, avait profité du temps pour accroître sa puissance en Italie. Grégoire IX craignait que cette augmentation de l'influence impériale ne plaçât le Saint-Siège dans une espèce de dépendance du pouvoir temporel, crut arrêter Frédéric en le frappant de nouveau d'excommunication et en déliant ses vassaux du serment de fidélité. L'empereur, par représailles, publia contre le pape un manifeste d'une extrême virulence, où il cherchait à faire de sa cause celle de tous les souverains. Mais Louis IX, roi de France et Henri III, roi d'Angleterre, les plus capables de le secourir, étaient animés de sentiments trop pieux pour s'engager dans une guerre contre le pape, et pour s'allier avec un prince généralement considéré comme le plus dangereux ennemi de la religion. La lutte resta renfermée dans ses premières limites.
Grégoire IX pensa que le moyen le plus sûr de ruiner les affaires de Frédéric II, était de lui donner un rival auquel se rattacheraient les princes mécontents, et ceux en qui il existerait des scrupules religieux, il invita donc les grands vassaux de l'empire à se choisir un autre empereur. Mais le plus grand nombre rejeta ces ouvertures. Parmi ceux qui montrèrent le plus de dévouement à Frédéric II, figurent en première ligne le duc de Limbourg et son frère Waleran de Fauquemont. C'est ce qui résulte d'un diplôme de ce monarque, daté de Lodi, du mois d'avril 1244, et dans lequel il leur donne, en même temps qu'à quelques autres seigneurs, un témoignage éclatant de sa haute satisfaction. « Nous avons considéré, est-il dit dans cette pièce, la fidélité et l'attachement sincères qu'ont eus jusqu'ici pour nous et pour l'empire les ducs Henri de Brabant, Mathieu de Lorraine et Henri de Limbourg, les comtes Othon de Gueldre, Arnould de Looz et Guillaume de Juliers, ainsi que les barons Waleran de Limbourg et Henri de Heinsberg, nos princes et nos fidèles qui sont comme les joyaux de notre couronne ; nous avons encore considéré comme ils désirent demeurer constamment dévoués à notre Majesté ainsi qu'à notre fils Conrad, élu roi des Romains et héritier du royaume de Jérusalem, et ce tant pour notre honneur que pour la conservation de notre couronne et de notre auguste dignité ; c'est pourquoi nous leur promettons fidèlement que nous les maintiendrons dans leurs droits, et si quelqu'un présumait de les violer, et se refusait à préparer selon les lois ou par voie d'accommodement le tort qu'il leur aurait fait, nous les aiderons de toutes nos forces jusqu'à pleine et entière satisfaction. Nous promettons pareillement aux mêmes princes et nobles de l'empire que, si nous faisons la paix avec le pape Grégoire, nous les y ferons entrer et que nous aurons soin d'y garantir leur honneur et leurs avantages comme les nôtres mêmes. De plus, si à l'occasion des services qu'ils nous auront rendus, il souffriraient quelque dommage, nous les en indemniserons selon notre pouvoir et ne les abandonnerons point dans les événements fâcheux qui pourraient leur arriver ».
L'empereur terminait ce diplôme par une importante concession. Il déclarait que son intention était que les princes qui s'y trouvaient désignés restassent libres de faire ou de ne pas faire le service au delà des Alpes.
Si les seigneurs laïques de l'empire avaient généralement cru devoir rester fidèles à Frédéric II, il était dans l'ordre des choses que les prélats se déclarassent contre lui. Parmi ceux qui prirent, en cette circonstance, le parti du Saint-Siège, on comptait surtout Conrad, archevêque de Cologne, et Sigefroid, archevêque de Mayence. Le duc de Limbourg et Waleran eurent mission de les surveiller et de les contenir. Le 11 septembre 1241, le roi des Romains écrivit au duc, fideli et consanguineo suo, pour nous servir de ses expressions, en le priant d'empêcher l'archevêque de Cologne de construire, comme il se proposait de le faire, une forteresse près de Remagen. Les deux prélats ne s'en tinrent pas à des simulacres d'hostilités. Ils prirent bientôt ouvertement l'offensive contre l'empereur, en envahissant suivis d'une nombreuse armée, les domaines dépendant de sa couronne, où tout fut mis à feu et à sang. Le duc et son frère leur répondirent en se livrant contre leurs propriétés et celles de leurs sujets à des excès plus grands encore, s'il est possible.
Plusieurs engagements avaient eu lieu déjà entre eux et les deux archevêques, lorsque après les Pâques de l'année 1242, ils se livrèrent une bataille sanglante où l'avantage resta aux princes de Limbourg, et qui pourtant fut pour eux la cause d'un grand deuil : l'intrépide Waleran, âgé de 46 ans à peine, trouva la mort à l'instant même où ses ennemis prenaient la fuite et où l'archevêque de Cologne, blessé grièvement, tombait entre les mains du comte de Juliers. Une rançon de mille marcs et la promesse de n'inquiéter ni les parents ni les alliés du vainqueur, telles furent les conditions auxquelles Conrad de Hostade recouvra la liberté. Il ne tarda pas à en faire usage pour se venger du prince qui l'avait tenu captif et, s'étant ligué avec le duc de Brabant et d'autres seigneurs il attaqua le comte de Juliers. Le duc de Limbourg refusa de prendre aucune part à cet acte de vengeance particulière ; il n'y intervint plus tard que comme médiateur.
Sur ces entrefaites, le pape Grégoire IX était mort de chagrin, en apprenant que l'empereur s'était emparé de la flotte qui portait les prélats, convoqués en concile, pour annoncer sa déposition. Innocent IV, successeur de Grégoire, ne se croyant plus en sûreté en Italie, passa en France et fut reçu à Lyon par ordre de saint Louis. Il y convoqua un autre concile, où le 7 juillet 1245, Frédéric II excommunié de nouveau, fut dégradé de l'empire et dépouillé du royaume des Deux Siciles. Les électeurs ayant aussitôt été invités par le pontife à nommer un autre empereur, le choix des archevêques tomba sur Henri Raspon, Landgrave de Thuringe. Raspon, dans le but d'affermir son trône, offrit à un grand nombre de seigneurs laïques, attachés jusque là à l'empereur légitime, de fortes sommes d'argent pour les engager à entrer dans ses intérêts. Innocent IV de son côté, ne négligeait rien pour la défense de son protégé. Aussi plusieurs défections furent elles la conséquence de ces manœuvres. Le duc de Limbourg conserva-t-il à Frédéric II cette vieille fidélité qui lui avait valu d'être cité, dans un diplôme de ce monarque, comme le modèle de tous les grands vassaux de l'empire ? Il ne résulte d'aucun acte, qu'il ait personnellement pris parti pour l'antiCésar.
Mais nous voyons Adolphe de Limbourg, son fils, au nombre des seigneurs de la basse Allemagne qui se dévouèrent à Henri Raspon. Conrad, roi des Romains, ayant le 10 août 1246, attaqué le compétiteur de son père dans les environs de Francfort, Henri remporta une victoire, dont on fait honneur au jeune prince limbourgeois, qui commandait le gros de sa cavalerie.0n voit encore Adolphe l'aidant à faire le siège d'Ulm, où comme on sait Rapson fut tué le 17 février 1247, d'un coup de flèche qui le perça au cœur. On ne saurait dire si, dans ces circonstances, Adolphe de Limbourg agit d'après sa propre impulsion, ou s'il ne fut que le mandataire de son père.
Quoi qu'il en soit, Henri IV devait être trop âgé alors pour participer par lui-même aux événements qui agitaient l'empire. La date de sa mort, qu'on rapporte au 25 février 1247, autorise du moins à le croire. Ses cendres furent déposées dans l'église de l'abbaye d'Altenberg, qui depuis servit aussi de lieu de sépulture à sa femme. Henri IV n'eut d'Ermengarde que deux enfants : Adolphe et Waleran. Chose étrange et que rien ne saurait expliquer, ce fut le cadet qui hérita du duché de Limbourg ; Adolphe n'eut en partage que le comté de Berg, où il fut la lige d'une nouvelle dynastie qui s'éteignit, précisément un siècle après, dans la personne de son petit-fils.
A cette époque les populations de certaines parties de la Belgique avaient fortement entamé le code des droits seigneuriaux ; les communes donnaient de jour en jour plus d'étendue aux chartes qui consacraient leurs privilèges ; mais le Limbourg, nous l'avons fait observer en commençant, dépourvu de villes importantes et gouverné par des princes qui ne connaissaient que la guerre, restait enveloppé dans les liens de la plus complète servitude. Henri IV, cependant paraît avoir eu quelques velléités de faire des concessions à ses sujets. Nous voyons au moins qu'il accorda une charte d'immunités à la ville ou au bourg de Remagen, et les franchises des villes aux habitants d'autres fiefs qu'il possédait sur les bords du Rhin. Un grand nombre d'établissements religieux furent enrichis par ce duc, qui pourtant, consacra tout son règne à soutenir un monarque excommunié et à combattre des princes ecclésiastiques. Les idées de ce temps admettaient ces contradictions. Détrousser des voyageurs et fonder des monastères, piller des villes et doter des abbayes, étaient choses qui marchaient de pair chez la plupart des seigneurs.
(*) Parfois
aussi présentés comme une secte dissidente adoratrice du diable. Par ailleurs,
ils préfigurent aussi les mouvements protestants.