Histoire du Limbourg Marcellin Lagarde VI
VI REGNE DE HENRI III DIT LE VIEUX 1167-1221
Ce n'est qu'en 1172, par conséquent cinq années après son avènement au duché du Limbourg, qu'Henri III donna signe de vie. Resta-t-il inactif jusque là ? Ou ses actions parurent-elles de trop peu d'importance aux chroniqueurs pour qu'ils aient pris la peine de nous les transmettre ?
L'histoire nous montre pour la première fois Henri III bataillant contre Henri l'Aveugle, comte de Luxembourg et de Namur ; mais elle ne nous dit pas la cause de cette guerre. Il est permis de l'attribuer à quelque contestation au sujet du marquisat d'Arlon, dont le duc de Limbourg était propriétaire et qui touchait au comté de Luxembourg. Quoi qu'il en soit, nous voyons le duc entrer dans les possessions du comte, et y porter le pillage et l'incendie : c'était le prélude de toutes les guerres d'alors ; c'était le premier degré de l'échelle des vengeances seigneuriales. La cabane du serf renversée, venait le tour des châteaux. Plusieurs furent forcés par Henri. Le comte de Luxembourg, tout rude jouteur qu'il était, se sentit incapable de tenir tête à son agresseur. Il appela à son aide Baudouin V, comte de Hainaut, son neveu qui lui amena des renforts considérables. Ces deux seigneurs se jetèrent sur le marquisat d'Arlon, où ils prirent leur revanche des dégâts commis par le duc dans le Luxembourg. Pas un village sur leur route qui n'eut à souffrir cruellement de ces représailles. Il allèrent ensuite faire le siège du château d'Arlon où Henri III s'était retiré. Ce prince, se voyant cerné par des troupes nombreuses et bien pourvues de vivres, crut inutile de prolonger sa résistance au delà du dixième jour. Il s'obligea en capitulant, à restituer à Henri l'Aveugle les châteaux dont il s'était emparé et à le dédommager des pertes qu'il lui avait fait essuyer.
Ici encore nous perdons de vue le duc Henri III, pendant une période de plus de dix ans. Nous ne le retrouverons qu'en 1183 à Trèves, assistant comme marquis d'Arlon, fief relevant de cet archevêché, à l'élection d'un nouveau prélat, le titulaire étant mort le 23 mai de cette année. Henri III exerça sans doute une influence considérable sur l'assemblée car, contrairement à une résolution déjà arrêtée par un grand nombre de chanoine, son candidat, l'archidiacre Folmar, obtint la majorité des suffrages. L'empereur Frédéric Ier, contraire à ce choix, le déclara nul et décida qu'une nouvelle élection aurait lieu. Cette fois ce fut Rodolphe, prévôt de l'église métropolitaine qui l'emporta. L'empereur l'investit immédiatement du temporel de l'église de Trèves. Folmar en appela au pape qui maintint son élection. D'un autre côté, Frédéric émettant les mêmes prétentions à l'égard de son protégé, il en résulta un long schisme dont le duc de Limbourg fut ainsi la cause première. Cependant les princes et les prélats de l'empire, dans le but de faire leur cour à Frédéric, abandonnèrent le parti de Folmar. Le duc de Limbourg subit-il la même influence ? On ne le dit pas, mais on sait que Philippe, archevêque de Cologne, issu de la maison de Fauquemont, demeura fidèle à Folmar et sa persistance à ce sujet fut si grande que cinq ans après, Henri, roi des Romains, fils de Barberousse, tint à Coblentz une diète dans le dessein d'engager les seigneurs de la Basse Lorraine à lui prêter leur concours pour punir l'archevêque de Cologne du peu de respect qu'il montrait à la volonté impériale, en soutenant un prélat que ce monarque avait refusé de reconnaître. Un refus unanime accueillit cette proposition. Philippe, de son côté, avait assemblé un concile provincial pour avoir un moyen de mettre l'église de Cologne à l'abri de toute agression de la part de l'empereur. Le duc de Limbourg, en sa qualité de vassal de cette église, figurait parmi ceux qui composaient ce concile ; il est permis peut-être de conclure de là, que pas plus que Philippe, il ne changea de sentiment à l'égard de l'archevêque de Trèves.
Ces querelles, d'une si mince importance en comparaison des grands événements qui s'accomplissaient en Orient, s'apaisèrent à la nouvelle de la destruction du royaume de Jérusalem et de l'enlèvement de la vraie croix par les infidèles. Une troisième croisade s'organisa. Frédéric Barberousse réunit une armée de nonante mille combattants, dont quinze mille étaient chevaliers et se dirigea vers l'Asie. A sa suite marchaient le duc de Limbourg et ses deux fils, Waleran et Henri. Waleran se signala surtout parmi les seigneurs belges qui avaient pris la croix. Nous n'entrerons pas dans le détail de ses exploits en terre sainte. Ce soin vient d'être rempli par l'auteur de l'Histoire des Belges aux croisades, et nous devons nous garder de détacher aucune figure de ce grand et poétique tableau.
Le séjour du duc de Limbourg et de son fils Henri en Palestine ne fut pas sans doute de longue durée car, tandis que Waleran était occupé à combattre les infidèles, nous voyons son père prendre ici l'épée pour défendre des intérêts d'une toute autre nature. Henri III, après la mort de son beau-frère Godefroid III, duc de Brabant, avait concédé la haute avouerie de Saint Trond (*) au comte de Duras qui déjà en avait la basse avouerie.
Ce seigneur, atteint de la lèpre, et pour qui les avantages de la fortune étaient devenus sans prix, fit don de la presque totalité de ses biens à ses frères Conon et Pierre. Ceux-ci, n'ayant pas non plus d'enfants, prirent le parti de transmettre cet héritage à l'église de Liège, ne s'en réservant que la jouissance leur vie durant. L'évêque de Liège négligea non seulement les formalités qui devaient valider cette donation, mais contrairement aux conditions stipulées, il la céda à des tiers à prix d'argent. Conon et Pierre profitèrent de ces abus pour rentrer dans leurs droits. Le premier, qui possédait le château de Duras, l'avouerie de l'abbaye de Saint-Trond et d'autres fiefs du Limbourg, était à ces titres homme lige du duc Henri III et tenu à l'hommage envers lui.
Il refusa néanmoins de lui rendre le service prescrit par les lois féodales ; et le duc, en vertu de ces mêmes lois, fit assembler une cour des pairs qui déclara Conon convaincu de félonie et déchu de tous les fiefs en question. Il se saisit même de sa personne et vendit en 1189, l'avouerie de Saint-Trond à Gérard, comte de Looz, qui lui en fit hommage et en prit aussitôt possession. Conon n'en persista pas moins à se considérer comme propriétaire de l'avouerie de Saint-Trond et du comté de Duras et en cette double qualité, le vendit à Henri Ier, du de Brabant, moyennant huit cents marcs d'argent. Remarquons que ces propriétés, achetées par des princes, à des seigneurs qui n'y avaient plus aucun droit, propriétés dont l'acquéreur ne parvenait à se mettre en possession qu'après de longues et sanglantes luttes, sont un des traits qui dénotent le mieux jusqu'à quel point l'instinct de la guerre travaillait alors la société.
Le duc de Brabant commença son plan de campagne par la reconstruction des murailles du château de Duras, et par l'envoi de cette place d'une forte garnison et de beaucoup de vivres. Il voulait qu'elle fût pour le comté de Looz un perpétuel sujet d'inquiétude. Il lève ensuite une armée qu'on porte à soixante mille fantassins et sept cent cavaliers, passe par une partie de ce comté, où ses soldats commettent d'affreux excès, et vient porter le siège devant Saint-Trond Où se trouvaient le comte Gérard et le duc de Limbourg qui était accouru au secours de ce seigneur. La ville était défendue par trois cents chevaliers, autant d'écuyers et environ vingt mille fantassins, plus les habitants favorables au comte de Hainaut. {Celui-ci}, parent allié du comte de Looz, consentit à faire une diversion en sa faveur. Il entra dans le Brabant, resté sans défense, et pour grandir le péril aux yeux d'Henri Ier et lui faire abandonner les sièges, il crut ne devoir rien respecter. En effet, à la nouvelle de ces dévastations, le duc de Brabants'empressa de regagner ses Etats. Il fut convenu ensuite entre lui et le comte de Looz que ce dernier garderait l'avouerie de Saint-Trond jusqu'au remboursement d'une somme de 800 marcs qu'il remit à Henri Ier.
Cet arrangement laissait la question pendante entre les ducs de Limbourg et le Brabant. Ils finirent néanmoins par s'entendre au sujet de cette haute avouerie de Saint-Trond, qui comme on pu le voir, avait déjà été le prétexte de bien des troubles. Henri III reconnut que son père l'avait assignée en dot à Marguerite sa sœur, lors du mariage de cette princesse avec le duc Godefroid, et qu'ainsi il avait eu tort de l'aliéner en faveur du comte de Duras. Il la résigna donc entre les mains de l'évêque de Metz dont elle relevait ; l'évêque la remit en fief au duc de Brabant, qui à son tour la rétrocéda à son oncle Henri de Limbourg. Un fait dont il serait intéressant de connaître la cause, mais qu'aucun document ne nous explique, c'est la cession faite en 1191 par le duc de Limbourg à celui de Brabant, non seulement de ses alleux d'Arlon et de Rolduc, mais encore de tout ce qu'il possédait héréditairement entre la Meuse, le Rhin et la Moselle. Henri de Brabant lui rendit ces terres à titre de fiefs et y joignit ce que sa mère lui avait légué, ainsi qu'une partie du comté de Daelhem, tout cela sous l'obligation de l'hommage et du service. Par le même acte les deux ducs s'engageaient à se prêter une mutuelle assistance contre leurs ennemis respectifs, sans être tenus toutefois de manquer à la fidélité qu'ils devaient à l'empereur et à l'empire. Les prédécesseurs d'Henri III, dans leurs longs débats avec les ducs de Brabant, avaient su se maintenir sur le pied de l'égalité avec ces princes, et voilà ceux-ci devenus suzerains du Limbourg !
Henri III ne le cédait cependant en magnanimité à aucun de ses ancêtres, nous en avons pour preuve la manière dont il se conduisit envers son neveu Albert de Louvain, élu évêque de Liège, et l'attitude hostile qu'il prit en cette occasion vis-à-vis de l'empereur Henri VI lui-même. L'évêché de Liège étant devenu vacant le 5 août 1191 à la mort de Raoul de Zeringen, les électeurs se réunirent dans cette ville le 8 septembre suivant pour procéder au remplacement de ce prélat. Deux concurrents étaient en présence, le prévôt Albert de Rhetel, parent du comte de Hainaut, soutenu par ce seigneur, et Albert de Louvain, chanoine de la cathédrale, frère du duc de Brabant et neveu d'Henri de Limbourg. Ces deux princes parvinrent à faire élire leur parent, au grand mécontentement du comte de Hainaut. Recours de chaque parti vers l'empereur, qui après avoir cité les deux compétiteurs à une diète à Worms, à laquelle assista le duc de Limbourg, finit par déclarer que l'élection lui était réservée, et éleva sur le siège épiscopal Lothaire, comte de Hostade, prévôt de Bonn et possesseur de plusieurs bénéfices. Le clergé Liégeois protesta énergiquement contre cet abus de pouvoir. Albert de Louvain, de son côté en appela au Saint-Siège.
Lothaire néanmoins, escorté de troupes nombreuses, prit possession de l'évêché et des places fortes qui en dépendaient. Appuyé par le comte de Hainaut, il se fit reconnaître par tous les vassaux de l'église de Liège, excepté les ducs de Limbourg et de Brabant, qui refusèrent de lui prêter hommage. Albert prit le parti de se rendre lui-même à Rome pour expliquer sa cause au pape. Le pontife, non seulement confirma son élection, mais l'éleva au cardinalat. Albert, de retour auprès du duc de Brabant, vit l'empereur menacer ce prince des plus grands maux s'il n'expulsait son frère de ses Etats. Il se retira volontairement auprès du duc de Limbourg, son oncle, qui retranché dans sa forteresse, pouvait impunément braver la colère de l'empereur, comme déjà ses aïeux l'avaient fait. Henri III fit le meilleur accueil au prélat proscrit et le conduisit le long des fortifications de son château, pour lui prouver qu'il était là parfaitement à l'abri de la haine de ses persécuteurs. Mais Albert ne séjourna que peu de temps chez son oncle. Comme l'archevêque de Reims avait reçu du pape mission de le sacrer, il partit pour cette ville, accompagné du duc de Limbourg, qui par là rompait ouvertement en visière à l'empereur.
Henri III fit les honneurs de la cérémonie du sacre, et celle-ci terminée, il prêta avec plusieurs seigneurs, l'hommage à Albert pour les terres qu'il tenait de l'église de Liège. Puis il assista comme simple spectateur à un tournoi que des chevaliers français donnèrent en l'honneur du nouvel évêque. Il y fut accueilli avec la courtoisie due à un prince aussi justement célèbre, et par sa naissance et par sa valeur. Un rude réveil l'attendait au milieu de ce divertissement. Un exprès lui apporta d'horribles détails sur les vengeances que l'empereur exerçait à Liège contre les partisans de son neveu. Plusieurs seigneurs français, remplis d'une généreuse indignation, s'empressèrent de lui offrir le secours de leurs bras. Il quitta en toute hâte Reims où il laissa Albert. On n'a aucun détail sur ce qui se passa à son retour entre lui et l'empereur. Peut-être partageait-il le sort du duc de Brabant. Ce seigneur fut contraint de renoncer à la fidélité qu'il avait jurée à son frère et de faire à genoux l'hommage à Lothaire de Hostade.
Pendant ce temps le malheureux Albert continuait à résider à Reims et vivait dans l'isolement et la pauvreté. La pureté de sa vie, l'élévation de son caractère lui avaient gagné tous les cœurs. Ses ennemis redoutaient l'effet de cette sympathie presque universelle. Ils résolurent de se défaire de lui. Les misérables chargés de cette sanglante mission, après avoir gagné sa confiance et son amitié, en profitèrent pour l'attirer dans un piège où ils l'égorgèrent. La complicité de l'empereur, de Lothaire et de son frère Thierry, comte de Hostade et de Daelhem, était évidente. Ainsi l'opinion publique à Liège, se prononça-t-elle si sévèrement
sur le compte de l'usurpateur du siège épiscopal, que celui-ci prit le parti de se retirer à la cour d'Henri VI. Le duc de Limbourg, celui de Brabant et plusieurs autres seigneurs parents ou alliés de la victime, se donnèrent rendez-vous dans les environs de Cologne pour se concerter sur les moyens de tirer de ce meurtre une éclatante vengeance. Le duc de Limbourg émut profondément l'assemblée par la manière dont il retraça l'odieuse conduite de l'empereur en cette circonstance. Il fit ensuite entendre un cri de révolte qui trouva un puissant écho parmi un grand nombre de seigneurs de la basse et même de la haute Allemagne. Il s'agissait de remplacer l'empereur déclaré félon et indigne de régner, par Henri 1er duc de Brabant. Ce prince et le duc de Limbourg se décidèrent à donner l'exemple et à ouvrir les hostilités. Au commencement de l'année 1193, ils envahirent le comté de Hostade, prirent et ruinèrent la plupart des châteaux qui s'élevaient sur cette seigneurie. Comme toujours, ce furent les malheureux campagnards qui eurent le plus à souffrir de ces luttes où il ne s'agissait cependant ni d'eux ni de leur misérable condition.
En présence de la confédération formée par les ducs de Limbourg et de Brabant dans le dessin de le détrôner, l'empereur éprouva une inquiétude assez vive pour sentir le besoin de chercher un puissant allié. Il tourna les yeux vers Philippe-Auguste, roi de France, et afin de gagner ses bonnes grâces, il s'engagea à lui livrer Richard Cœur de Lion, qu'il tenait prisonnier au mépris des lois de la chevalerie et des droits garantis aux croisés. Qu'auraient pu les confédérés si ces projets d'alliance s'étaient accomplis ? Ils coururent au-devant du danger, en entrant dans les vues des princes restés neutres et qui leur offraient d'intervenir
auprès de l'empereur pour amener une réconciliation. Henri VI eut à Coblentz une entrevue avec le duc de Limbourg et les autres membres de la famille d'Albert. Il leur jura qu'il était innocent du meurtre dont on l'accusait, et promit de punir les assassins réfugiés dans ses Etats. Pour mieux cimenter cette paix, il combla de largesses Henri III, qui assista ensuite à la diète tenue à Worms, où il devait être traité de la rançon de Richard Cœur de Lion. Le monarque anglais sensible au zèle qu'il y montra pour le rendre à la liberté, lui fit afin de s'attacher plus étroitement, une pension annuelle à titre de fief, et l'obligea ainsi à le défendre contre le roi de France pendant un certain temps.
Lothaire de Hostade, excommunié par le pape, s'était vu forcé de renoncer à l'évêché de Liège. Une des conditions de la paix conclue entre l'empereur et Henri de Limbourg, avait été que ce seigneur remplirait lui-même le siège vacant, pourvu que son choix eût l'assentiment du chapitre. Un de ses fils, nommé Simon, quoique âgé de seize ans à peine, était sous-diacre et chanoine de la cathédrale Saint-Lambert. C'était un jeune homme de belle figure et de taille élevée, fait pour manier la lance plutôt que pour tenir la crosse. Son père jeta les yeux sur lui et parvint à le faire élire, en octobre 1193. Il redevenait par là un des seigneurs les plus puissant de l'empire. Henri de Brabant craignit même un instant qu'il ne conçût la pensée de rentrer en possession du duché de la Basse Lorraine. L'empereur ne vit pas non plus sans déplaisir l'élection du prince évêque, auquel pourtant il ne refusa pas l'investiture, et Simon de son côté ne négligea rien pour se le rendre favorable. Toutefois, quoiqu'il parût bien établi sur son siège, sa nomination amena une série d'événements qui occupent une place importante dans l'histoire du prince limbourgeois.
Baudouin V, comte de Hainaut, ennemi de la maison de Limbourg, avait éprouvé un grand dépit à la nouvelle de l'avènement de Simon, et lorsque les vassaux de l'église de Liège virent prêter foi et hommage au nouvel évêque, non seulement il s'y refusa, mais il engagea quatre archidiacres à en appeler au pape pour faire casser l'élection. Tant de malveillance avait inspiré à Henri III un vif désir de se venger. L'occasion s'en présenta bientôt. Baudouin était neveu de Henri l'Aveugle, comte de Luxembourg et de Namur. Ce dernier, séparé depuis longtemps de sa femme, Agnès de Gueldre, et qui était sans enfants, avait à plusieurs reprises fait donation de ses domaines au comte de Hainaut, en récompense des services qu'il en avait reçus dans sa guerre contre les ducs de Limbourg et de Brabant. Mais, peu de temps après, il s'était réconcilié avec Agnès et en 1186, contre toute attente, il en avait eu une fille qui fut appelée Ermesinde. L'acte de donation, par ce fait, se trouva annulé.
Baudouin, déçu dans son espoir, n'en revendique pas moins, du consentement de l'empereur, la possession du comté de Namur. Un accommodement intervint entre l'oncle et le neveu au mois de juillet 1190. Henri l'Aveugle eut bientôt à se repentir des concessions qu'on lui avait arrachées, et il recourut au duc de Limbourg et à ses fils Waleran, Simon et Henri pour rentrer, avec leur appui, dans l'intégrité de ses Etats. Ces seigneurs ayant aussitôt assemblé leurs hommes d'armes, se dirigèrent vers le comté de Namur de concert avec les autres alliés d'Henri l'Aveugle. Leur passage, comme il arrivait toujours à cette époque, fut marqué par toutes sortes d'excès. Ils allèrent camper près du village de Neuville sur la Mehaigne, où Baudouin accourut pour leur livrer bataille. Leur armée comptait vingt mille fantassins, quatre cents chevaliers et autant d'écuyers, tandis que celle de Baudouin s'élevait tout au plus , à la moitié de ce nombre. Le combat fut extrêmement meurtrier en août 1194. C'étaient les chevaliers, ces hommes armés de pied en cap, montés sur des chevaux bardés de fer comme eux, qui décidaient alors la victoire. Il était difficile de les tuer, à moins qu'on ne les assommât. Mais aussi une fois désarçonnés et renversés de leurs chevaux, il leur était impossible de se relever, embarrassés comme ils l'étaient de leurs armures.
C'est ainsi sans doute que le duc de Limburg et son fils Henri tombèrent entre les mains de Baudouin, resté maître du champ de bataille. Les deux prisonniers, conduits dans le Hainaut à la suite du vainqueur, eurent pour résidence, le père le château d'Ath et le fils celui du Quesnoy. Grâce à l'intervention du duc de Brabant, leur détention ne fut pas de longue durée. Ce seigneur, qui avait eu précédemment des démêlés avec Baudouin, changea en traité de paix la trêve qu'il avait conclue avec lui. Le duc de Limbourg et son fils Henri, compris dans le convention, furent mis en liberté sur parole, après avoir donné pour otages deux membres de leur famille.
A peine le duc de Limbourg était-il rentré dans ses Etats, que les quatre archidiacres envoyés en députation auprès du Saint-Siège en revenaient porteurs d'un ordre du pape qui annulait l'élection de Simon. Mais, comme les villes et les forteresses du pays de Liège étaient occupées par des troupes limbourgeois, on fut obligé de désigner Namur pour y procéder à un nouveau choix, et l'assemblée porta ses suffrages sur Albert de Cuyck.
Simon, fort de l'appui de son père et de ses frères, répondit à ce défi par des persécutions contre les artisans de son compétiteur. Baudouin de Hainaut, l'éternel ennemi de sa famille, se posa en protecteur d'Albert. Il le conduisit à Huy et l'installa dans cette ville dont il assiégea le château avec plus de quarante mille hommes. Simon et son père se préparaient à fondre sur lui, lorsque le duc de Brabant, voyant les proportions que prenait cette guerre, résolut d'intervenir comme arbitre et parvint à la faire cesser, par un arrangement qu'il proposa et qui fut accepté de part et d'autre. Les villes et les forteresses de l'évêché furent partagées entre lui et Baudouin et tenues sous le séquestre pour être remises à celui des concurrents en faveur duquel le pape se prononcerait définitivement.
Simon et Albert de Cuyck partirent pour Rome pendant le carême de l'année 1195, afin de soumettre leur différend au Saint-Siège. Les historiens ne sont pas d'accord sur la sentence qui intervint. Les uns veulent que l'élection de Simon ait été infirmée de nouveau et qu'il ait obtenu en compensation le titre de Cardinal ; les autres prétendent que le souverain pontife, se montrant disposé à lui donner gain de cause, ses ennemis l'empoisonnèrent. Toujours est-il qu'il mourut dans le courant d'avril, et qu'Albert de Cuyck prit alors sans difficulté possession de l'évêché de Liège. Le duc de Limbourg seul persista longtemps à ne pas reconnaître l'antagoniste de son fils.
Les chroniqueurs contemporains nous parlent, sans en indiquer la cause, de démêlés survenus vers cette époque entre les ducs de Limbourg et de Brabant ; mais, quoique prêts à agir vigoureusement l'un contre l'autre, ils n'en vinrent cependant pas aux mains. Le duc de Brabant et ses alliés, les comtes de Flandre et de Hainaut, s'étaient avancés jusqu'aux environs de Maëstricht. A l'aspect d'une armée si formidable, le duc de Limbourg, qui n'était appuyé que par le comte de Gueldre, n'osa accepter la bataille et s'empressa de se réconcilier avec son neveu.
L'Europe se préparait à une quatrième croisade. Le duc Henri III s'était engagé à en faire partie, et le pape à sa demande, l'en avait ensuite dispensé sous la condition de fonder un établissement religieux. Remarquons, en passant, que c'est à cette occasion que fut bâtie la belle abbaye du Val-Saint-Lambert, sur la Meuse, au dessus de Liège. Waleran, qui déjà s'était croisé une première fois, prit encore part à cette nouvelle expédition et ne s'y distingua pas moins que dans la précédente.
Nous arrivons à une période d'épouvantable anarchie. Nous allons voir deux princes se disputant l'empire, le duc de Limbourg passant tour à tour de la bannière de l'un sous celle de l'autre, et l'un de ses fils se prononçant pour celui des deux compétiteurs contre lequel combattent son père et ses frères.
Henri VI qui, de son vivant, avait fait couronner Frédéric son fils, âgé seulement de trois ans, étant mort, et les droits du jeune empereur n'ayant pas été reconnus, Philippe de Souabe son oncle, et Othon de Brunwick, appuyés l'un par l'archevêque de Mayence, l'autre par celui de Cologne, se firent proclamer en même temps. Le duc de Limbourg avait figuré au nombre de partisans d'Othon, tandis que Waleran s'était attaché à la fortune de Philippe, au nom duquel même il gardait la ville d'Aix-la-Chapelle, et dont il avait obtenu en récompense le château fort de Bernstein. Othon, qui voulait se faire couronner selon l'usage, résolut d'assiéger Aix-la-Chapelle.
La résistance fut d'abord extrêmement vive ; mais Waleran, qui n'avait qu'une poignée d'hommes à sa disposition, finit par capituler et paraissant vouloir profiter de cette circonstance pour se rapprocher de son père, passa au service d'Othon. Celui-ci, maître d'Aix-la-Chapelle s'y fit sacrer solennellement en présence d'un nombre considérable de seigneurs parmi lesquels nous remarquons le duc de Limbourg et ses fils Henri, Waleran et Frédéric.
Philippe de son côté, avait des partisans non moins puissants et non moins nombreux ; et la lutte en devait être d'autant plus longue et plus acharnée. L'histoire assigna à Waleran de Limbourg un rôle important dans cette guerre désastreuse, et c'est comme on le verra par la suite, une des figures les plus grandes et les plus caractéristiques que nous présente le moyen âge. On vient de lui voir abandonner la cause de Philippe pour celle d'Othon. Ce revirement ne devait pas être le seul. L'archevêque de Cologne, qui connaissait son ambition, crut d'une bonne politique de faire démolir le château de Bernstein, qui pouvait devenir aux mains de son possesseur une arme dangereuse pour la sûreté de l'Etat. Waleran, afin de se venger du prélat allié d'Othon, se rejeta vers Philippe et de concert avec lui, alla porter le meurtre et l'incendie sur les terres de l'archevêque. Othon crut devoir user de représailles envers les partisans de son ennemi, et marcha sur la Saxe, où il s'empara de plusieurs places. Philippe alors accourut à sa rencontre avec Waleran, et cette expédition eut cela de remarquable qu'Henri de Limbourg, faisant partie de l'armée d'Othon, les deux frères se trouvèrent obligés de se combattre l'un l'autre.
Le pape, longtemps indécis entre les deux compétiteurs, ayant fini par se prononcer en faveur d'Othon, Waleran saisit ce prétexte pour abandonner de nouveau le parti de Philippe, dans lequel sa retraite jeta la plus grande confusion. Il paraît que dès ce moment, il ne cessa de montrer le dévouement le plus sincère aux intérêts d'Othon ; car c'est ce que l'on peut conclure de la lettre de félicitation qu'il reçut du pape, ainsi que son père et son frère Henri, dans le courant de l'année 1204 « Nous approuvons, dit le pontife, en faisant en Dieu l'éloge de votre persévérant dévouement, et trouvons agréable que vous soyez toujours fidèlement et constamment attaché à notre très cher fils, l'illustre roi Othon, élu empereur des romains, et lequel nous nous proposons d'inviter à recevoir au temps convenable la couronne impériale, et que vous lui accordiez votre secours et votre faveur. Vous témoignant donc notre reconnaissance pour ce dévouement, nous vous avertissions et vous exhortons avec plus d'attention et vous mandons, par ces lettres apostoliques, que nonobstant le serment que vous auriez peut être fait au duc de Souabe, lequel, après avoir rejeté ce prince, nous cassons, vous assistiez fortement et puissamment le roi susdit, et que vous engagiez à la fidélité envers lui tous vos parents et amis, afin que par là vous méritiez plus abondamment nos bonnes grâces ». Le pape termine cette lettre en cherchant à réfuter les allégations de ceux qui l'accusaient d'avoir, en proclamant Othon, empiété sur le droit des princes de l'empire.
Innocent III fit les mêmes instances auprès de la plupart des grands vassaux qui s'étaient prononcés pour Othon, ce qui n'empêche pas que de nombreuses défections vissent éclaircir les rangs de ses alliés. Le duc de Brabant et l'archevêque de Cologne furent du nombre des transfuges. Comptant sur l'appui de l'archevêque, Philippe conçut le projet d'aller se faire couronner par lui à Aix-la-Chapelle. Othon, dès qu'il en fut informé, marcha sur cette ville accompagné du duc de Limbourg et de ses fils, pour empêcher son adversaire d'y faire son entrée. Mais Philippe l'avait prévenu, et la cérémonie du couronnement eut lieu. La déchéance de l'archevêque et son excommunication en furent la suite. Les habitants de Cologne, prévoyant que les amis du prélat, pour le venger, ne manqueraient pas d'attirer quelque danger sur leur ville, en confièrent la défense au duc de Limbourg.
Ils ne s'étaient pas trompés dans leur conjecture. Philippe ne tarda pas à venir les assiéger. Othon s'était retiré dans leurs murs ; l'intrépide Waleran lui ayant conseillé de tenter une sortie, il s'ensuivit un engagement terrible dans lequel le prince limbourgeois se distingua par un trait de bravoure qui jeta un nouveau lustre sur son nom. Henri de Kalentin, un des maréchaux de l'armée de Philippe, avait juré de ne diriger ses coups que sur le duc de Brunswick. Se trouvant face à face avec lui, il parvient à le renverser de son cheval, le saisit corps à corps et s'apprête à le percer de son épée. Waleran s'aperçoit à temps du danger que court le roi. Il vole à son aide, se précipite sur Henri, des mains duquel il l'arrache grièvement blessé, et se voit encore obligé de le défendre contre une foule de soldats accourus au secours du maréchal (1205).
Ce trait d'audace découragea Philippe, qui ne jugea pas à propos de prolonger le siège. Cependant, l'année suivante, ce même prince sous les murs de la même ville, devait voir le différend se vider. Les historiens assignent au duc de Limbourg une large part dans le dénouement de ce grand drame ; mais ils sont loin de s'accorder sur la loyauté de sa conduite. Quelques-uns rapportent qu'Othon étant sorti de Cologne pour livrer bataille à son ennemi, qui était venu l'y assiéger, le duc de Limbourg, à qui il avait confié le commandement de ses troupes, les entraîna dans une embuscade où elles furent entourées et battues. Suivant d'autres, placé en présence de Philippe, au lieu de le combattre, il se serait laissé corrompre et lui aurait rendu les armes. Quoi qu'il en soit, Waleran du moins ne se laissa pas cette fois entraîner dans la défection dont on accusa son père. Car nous le voyons accompagner Othon en Angleterre lors du voyage qu'y fit ce prince pour demander secours au roi Jean sans Terre, son oncle. Othon, vaincu et abandonné de la plupart des siens, consentit enfin à déposer une couronne pour laquelle tant de sang avait coulé. Mais il était dans sa destinée de la reprendre encore. Philippe, assassiné le 12 juin 1208, un an après l'abdication de son rival, lui en facilita les moyens.
Cependant le Saint-Siège, qui l'avait soutenu jusque là avec tant de zèle, venait de changer de politique à son égard ; le pape s'était déclaré contre lui et en le voyant chercher à étendre en Italie les droits de l'empire au détriment des siens, il en était venu jusqu'à l'excommunier : alors ce fut le jeune Frédéric, nommé roi des Romains du vivant d'Henri VI, son père, qui fut appelé au trône impérial. Le nouveau compétiteur d'Othon s'éleva bientôt à un haut degré de puissance en s'alliant avec Philippe-Auguste.
Othon, pour contre balancer les avantages de cette alliance, ne trouva rien de mieux que d'attirer dans son parti les grands vassaux de l'empire, et à cet effet, il convoqua à Cologne une assemblée à laquelle se trouvèrent le duc de Limbourg, le comte de Flandre et les députés envoyés par Jean, roi d'Angleterre. Comme il agissait pour lui de frapper un coup décisif, les seigneurs qui refusèrent de lui prêter aide et assistance furent menacés des plus terribles vengeances. C'est ainsi que le comte de Gueldre vit ses Etats ravagés et la ville de Ruremonde réduite en cendres. L'évêque de Liège, pour éviter le même sort, consentit à laisser l'empereur passer librement sur ses terres ; mais, pour parer à toute éventualité, il tâcha de mettre Waleran dans ses intérêts, en lui faisant don de trois villages à titre de fiefs héréditaires. Waleran toutefois fut obligé de rester neutre, occupé qu'il était en ce moment à revendiquer le comté de Namur en faveur d'Ermesinde, fille d'Henri l'Aveugle, qu'il venait d'épouser en secondes noces.
Othon réunit son armée aux environs de Maastricht et se dirigea de là sur Valenciennes, où les confédérés s'étaient donné rendez-vous pour envahir la France. Les forces combinées du roi d'Angleterre, des ducs de Brabant et de Limbourg, des comtes de Flandre et de Hollande, etc. s'élevaient à plus de cent cinquante mille hommes. Le contingent du duc de Limbourg était de sept à huit cents cavaliers environ. Un cavalier était ordinairement suivi de son écuyer, de son page, son valet et plusieurs archers tant à pied qu'à cheval. C'était donc à peu près dix mille hommes qu'Henri III fournissait à l'armée confédérée.
La bataille s'engagea au hameau de Bouvines, entre Lille et Tournay. Le duc de Limbourg y déploya la plus grande valeur. On prétend même, sans que ce soit pourtant bien établi, qu'il commandait avec le duc de Brabant, le peloton qui s'avança jusqu'à Philippe-Auguste, le renversa de son cheval, le foula aux pieds et l'eût infailliblement pris, mort ou vif, si des chevaliers français, voyant l'étendard royal s'agiter en signe de détresse, ne fussent accourus en grand nombre au secours du monarque. Henri III se tint constamment aux côtés d'Othon pendant tout le combat. Après la fuite de cet empereur, lorsqu'un miracle seul pouvait rendre la victoire aux confédérés, il persista à tenter de nouveaux efforts. Sa bannière fut une de celles qui restèrent le plus longtemps debout sur ce champ d'horrible carnage, où plus de trente mille hommes de son parti avaient trouvé la mort. « Et fut tueries sy horrible, dit un vieux chroniqueur, qu'on ne vous le pourroit représenter par escript... finallement l'effusion de sang fut sy grande, et l'exécution de la bataille tant cruelle, qu'il n'y avoit cottes d'armes, caparaçon, harnois de cheval, enseigne, guidon ny autre devise de qui on pust recognoître les couleurs... et estoient les soldats sy meslez les uns avec les autres que l'on ne les eust seu discerner sans leurs cris, les uns réclamants Flandre, Hainaut, Allemagne, Brabant, Lembourch, Angleterre, les autres France, etc. » (27 juillet 1214).
Othon vaincu se vit, à son retour en Allemagne, abandonné de la plupart de ses partisans ; mais, retranché dans Cologne, il n'eut qu'à se louer du duc de Limbourg et de ses fils qui continuèrent à le défendre courageusement contre son heureux rival, déjà reconnu par tous les grands vassaux de la haute Allemagne. Frédéric s'avançait à la tête d'une nombreuse armée pour porter le dernier coup à son compétiteur. Waleran et le comte de Juliers, trop faibles pour lui livrer bataille, se contentèrent de lui dresser des embûches sur sa route et le privèrent d'un de ses principaux alliés, le duc de Bavière, qu'ils enfermèrent dans le château de Niedecken, au pays de Juliers. Waleran, voyant ensuite que Frédéric avait le dessein de s'emparer d'Aix-la-Chapelle, se jeta dans cette place et la défendit avec tant de vigueur que, malgré sept blessures qu'il reçut dans une sortie, il le força d'en lever le siège. Frédéric fit alors retomber toute sa colère sur le Limbourg, où comme le dit Mélart, l'historien de Huy, ses soldats « escorchèrent et dévorèrent le pauvre paysan qui ne pouvoit mais des passions de leurs seigneurs ».
Le duc, épuisé et se sentant incapable de résister plus longtemps, se mit volontairement à la merci de l'empereur, en attendant qu'il pût lui donner des otages. Frédéric, qui avait passé la Meuse pour se porter sur le Brabant, ayant également obtenu la soumission d'Henri Ier, repassa cette rivière et vint assiéger le château de Fauquemont, appartenant alors à Waleran, qui en avait hérité de Goswin IV, son beau-frère, mort sans enfants. Fauquemont, apparemment, était une place bien forte, puisque là encore, comme devant Aix-la-Chapelle, l'empereur échoua complètement et consentit à une trêve. Mais le comte de Juliers, le seul allié qui restât à Waleran, ayant fait sa soumission, ce dernier fut également obligé de rendre les armes à Frédéric, qui avait eu en lui, comme on pu le voir, un adversaire redoutable.
Cette lutte si longue, si acharnée, où brillèrent de tant d'éclat les armes de la maison de Limbourg, approchait de son terme. Les derniers partisans d'Othon s'étaient réfugiés à Cologne et à Aix-la-Chapelle.
Frédéric ayant convoqué, au mois de mai 1215, une diète à l'effet de réduire ses deux villes, elles n'attendirent pas pour se rendre, qu'on les y contraignit, et elles ouvrirent leurs portes au nouvel empereur qui se fit couronner à Aix-la-Chapelle. Le duc de Limbourg et Waleran furent au nombre des grands qui assistèrent à la cérémonie du sacre.
Pour ne pas interrompre le récit des faits qui signalèrent l'intervention d'Henri III et de ses fils dans les troubles de l'empire germanique au commencement du XIII siècle, nous avons laissé jusqu'ici de côté quelques événements auxquels nous allons revenir.
Othon, comte de Gueldre, avait eu des démêlés avec le duc de Brabant. Un arrangement survint ; mais Othon n'y ayant aucun égard, Henri I marcha contre lui et le fit prisonnier. Thierry, comte de Hollande , avait pris parti pour le comte de Gueldre. Le duc de Brabant, dans les Etats duquel Thierry avait fait irruption, appela à son aide le duc de Limbourg, le comte de Flandre etc. livra bataille à son nouvel adversaire, près de Heusden, et le fit également prisonnier (1202). Thierry ne recouvra la liberté, moyennant une forte rançon, que pour revenir peu de temps après mourir dans ses Etats. Sa femme, voulant exclure de la régence Guillaume, seigneur de Frise, frère du défunt, se hâta de marier Ada, sa fille unique, au comte de Looz. La noblesse se montre hostile à ce seigneur et déféra la souveraineté à Guillaume. Celui-ci s'empara de sa nièce et l'envoya prisonnière en Angleterre. Louis de Looz et sa belle-mère en appelèrent à l'évêque d'Utrecht, qui leur accorda sa protection et leur donna, sous la garantie du duc de Limbourg et autres seigneurs, l'investiture des fiefs que le comte de Gueldre avait tenus de l'église d'utrecht.
Une confédération, à la tête de laquelle se plaça le duc de Limbourg, se forma pour arracher à Guillaume la couronne comtale de Hollande. Les premières attaques des confédérés eurent un plein succès, et Guillaume fut contraint de chercher une retraite en Zélande. Mais les nombreux témoignages de sympathie qu'il y reçut de plusieurs nobles hollandais, l'engagèrent à reprendre les armes pour reconquérir ce qu'il avait perdu. Le duc de Limbourg fut envoyé, comme le plus expérimenté des membres de la confédération, à l'effet de reconnaître la position qu'occupait le seigneur de Frise. Là où il ne croyait rencontrer que quelques bandes de marins et de paysans poussés par un aveugle patriotisme, il vit une armée nombreuse et bien organisée, et pensa sans doute que, dans une telle occurrence, il était plus prudent de négocier que de combattre. Guillaume déclara avec fermeté qu'il n'entendait à aucun arrangement. Cette extrême assurance ne fit que rendre plus vives les appréhensions du duc de Limbourg. Aussi, de retour au camp des alliés, s'empressa-t-il de battre en retraite avec ses troupes, en engageant les autres seigneurs à suivre son exemple, ce qu'ils firent. En présence de cette désertion générale, force fut au comte de Looz d'abandonner la Hollande à son ennemi.
Des reproches de lâcheté et de trahison furent à ce sujet adressées au duc de Limbourg. Son courage avait éclaté en trop d'occasion pour que le premier de ces reproches fût fondé ; quant au second, il serait peut-être justifié par la conduite qu'il tint plus tard envers le même comte de Looz, à la bataille de Steppes. Au reste, la légende qui aime à chercher dans des prédictions ou des apparitions surnaturelles, l'explication des faits historiques restés obscurs pour la raison humaine, nous montre le comte de Looz averti longtemps d'avance de la perfidie dont le duc de Limbourg devait se rendre coupable envers lui dans la guerre de Hollande. Nous lisons dans la vie de Sainte Christine, racontée par les Bollandistes, que le comte de Looz, couché sur un carreau dans son palais, s'entretenait avec le duc de Limburg et un autre seigneur, quand Christine entra brusquement et lui cria « Malheureux que vous êtes ! avec quelles gens vous entretenez-vous à cette heure ? le voyez-vous, celui-là même qui agit avec vous en ami, et qui s'apprête à vous trahir ? ». Le perfide entendit ces paroles, ajoute le légendaire, et après un moment de silence, essaya de déguiser la vérité par ses discours, mais l'événement justifia la prédiction.
L'évêque de Liège, Hugues de Pierrepont, était entré dans les desseins du pape contre l'empereur Othon, en publiant la déposition de ce monarque prononcée par le Saint-Siège. Waleran s'était promis de venger de cet acte hostile le prince auquel il s'était dévoué. Il profita de la guerre que le duc de Brabant faisait à Hugues, au sujet des terres de Moha et de Waleffe, pour joindre ses armes à celles d'Henri Ier. Liège, pendant six jours, fut en proie à une horrible consternation, qui ne se termina que par un immense incendie où une partie de la ville fut enveloppée. L'évêque qui s'était retiré à Huy, rentra dans son palais, après le départ du duc et de Waleran, et s'apprêta aussitôt à venger ses sujets des maux qu'ils avaient soufferts. Il se créa de puissants alliés, fit sonner la cloche du ban pour rassembler les Liégeois sous leurs drapeaux, et suivi d'une nombreuse armée, se dirigea vers le Brabant. A son approche, Henri Ier parut saisi de crainte et proposa d'entrer en arrangement. Hugues y consentit, et le traité conclu, revint à Liège après avoir congédié ses troupes.
Le duc de Brabant, en feignant de vouloir la paix, n'avait eu d'autre but que d'amener ce résultat. Ayant assemblé ses forces en toute hâte, il se mit en marche pour fondre sur son ennemi désarmé, et arriva devant Tongres où il ne parvint à entrer qu'en escaladant les murailles. Cependant les malheureux habitants se réfugient dans l'église de la collégiale et opposent aux Brabançons une résistance désespérée. Henri Ier ne quitte cette ville qu'après y avoir mis le feu. De là il se dirige vers Liège où il voit que tout se prépare pour une héroïque défense. Hugues de Pierrepont avait appelé tous les vassaux de l'Eglise. Le duc de Limbourg, qui en cette qualité, était obligé de lui porter secours, fit son entrée avec Waleran par la porte des Arches. Il n'amenait que peu de monde à sa suite et rien en lui annonçait l'ardeur qui animait les autres vassaux. Arnould, bâtard de Fauquemont, l'accompagnait.
Henri Ier posté au village de Xhendremaele, en apprenant que l'armée liégeoise s'est mise en mouvement, se replie sur la Warde de Steppes. Le lendemain matin, Hugues débouche dans cette plaine où la bataille ne tarde pas à s'engager. Louis, comte de Looz, est de tous les seigneurs réunis sous l'étendard de Saint-Lambert, celui qui se signale par les actions les plus éclatantes. Deux fois renversés de cheval, il se relève plus terrible. Son bouillant courage lui occasionne une troisième chute. Foulé aux pieds par les Liégeois qui le prennent pour un ennemi, il voit leurs dagues tournées contre sa poitrine. Il parvient à se faire reconnaître ; mais pendant que, confondu dans la mêlée, il attend qu'on lui amène un autre cheval, le duc de Limbourg profitant de sa disparition : « mes amis, s'écrie-t-il, pourquoi demeurer ici ? fuyez au plus vite, car nous allons tous être déconfits ; l'évêque, notre seigneur, et le comte de Looz
sont morts. Sauvons-nous, pardieu ! car nous seront tous occis ». Le comte de Looz furieux, à ce cri d'alarme, remonte à cheval, se dresse sur ses étriers, et d'une voix éclatante , s'adressant au perfide allié de Hugues : « Tu mens, faux, traître et parjure ; je suis ici vivant sur mon destrier, et monseigneur est au fort de la bataille où il combat vaillamment ». Le duc de Limbourg pâlit à ces mots, en voyant tout à coup surgir devant lui la figure menaçante du comte ; soit crainte, soit honte, il prend la fuite à travers champs entraînant après lui ses gens et ceux du comte Louis. La victoire n'en resta pas moins aux Liégeois (13 octobre 1213).
Quelques semaines après, les ducs de Brabant et de Limbourg traversaient, sans cortège, les parvis de la cathédrale de Saint-Lambert, et au milieu de l'église, en présence des chanoines et des principaux chevaliers du pays, faisaient amende honorable et donnaient le baiser de paix à l'évêque et au comte de Looz.
Humiliés, mais non abattus par cette dégradante cérémonie, ces deux princes se concertèrent bientôt pour une nouvelle lutte contre l'évêque, dont avec l'appui de l'empereur Othon, ils s'étaient promis de partager les Etats. Mais la défaite de Bouvines vint mettre obstacle à leurs projets de vengeance.
Waleran, après la bataille de Steppes, fut appelé en Angleterre par le roi Jean. Le duc son père s'était aussi, peu auparavant, rendu auprès de ce monarque et en avait reçu les largesses. La lettre d'invitation qui lui fut adressée en date du 24 mai 1212, nous est restée, et témoigne de la haute considération dont jouissait la maison de Limbourg à la cour d'Angleterre. Voici cette pièce : « Le roi à son cher ami le duc de Limburic. Nous vous remercions de ce que vous avez fait porter à notre connaissance par le comte de Boulogne, savoir : que pour le cas où nous vous rendrions le fief que notre frère Richard vous avait conféré, vous seriez d'intention de venir à même fin envers nous et notre service, ainsi que de nous prêter, comme à un seigneur lige, hommage pour ce fief envers et contre tous. Sachez donc que nous recevrons avec plaisir votre service et votre hommage, et que vous accordant pleinement nos bonnes grâces, nous vous rendrons le fief en question, parce que, aimant beaucoup votre alliance et votre amitié que nous trouvons agréable, nous désirons diriger nos affaires par votre conseil. Mais, cette chose demandant une grande diligence, et tout délai pouvant lui être préjudiciable, nous vous mandons que vous rendiez, sans retard auprès de nous en Angleterre, afin qu'à l'aide de Dieu, elle soit aussi honorable qu'utile à l'un et à l'autre de nous, et qu'elle puisse être fidèlement conduite au terme désiré. Votre arrivée ici nous sera d'autant plus agréable que nous désirons plus vivement vous voir et nous entretenir avec vous, quand même il ne se traiterait aucune affaire entre nous ».
Jean sans Terre était depuis quelques années en grave dissidence avec le Saint-Siège, qui avait mis ses Etats en interdit. D'un autre côté, les grands du royaume conspiraient contre lui, et le peuple lui avait plus d'une fois montré qu'il était prêt à se mettre à la disposition de ceux qui voudraient délivrer l'Angleterre de son joug. L'affection de ses sujets lui faisant défaut, il cherchait à appuyer son trône sur des armes étrangères. C'est pour ce motif qu'il invita Waleran de Limbourg à venir auprès de lui et à lui amener neuf cavaliers bien armés, c'est-à-dire une centaine d'hommes.
La mort d'Othon et la reconnaissance de Frédéric II par les derniers alliés de son rival avaient enfin pacifié l'Empire. Le duc de Limbourg, en bonne harmonie avec tous ses voisins, mais affaibli par l'âge, ne s'occupait plus que d'exercices de piété et de mériter l'indulgence du souverain juge devant lequel il allait être appelé à comparaître.
Au milieu de ce calme presque universel, Waleran avait trouvé le moyen de faire encore parler de lui. Il était impossible à cette rude nature d'homme de guerre, de vivre dans une oisive tranquillité. A défaut de ces mêlées sanglantes au milieu desquelles il aimait tant à se précipiter, il cherchait à user son activité dans des luttes particulières. Acteur dans un grand nombre d'événements, il devait avoir beaucoup de haines à satisfaire, et il saisissait les intervalles de paix pour vider ces sortes de différends. Aussi l'histoire nous le montre-t-elle déployant aussi souvent son courage indompté, en champ clos contre un seul champion, qu'en rase campagne contre des armées entières.
Mais des traits de bravoure qu'on cite de lui, le plus chevaleresque, sans contredit, est celui que nous allons rapporter. Se trouvant à Mayence, dans le courant de l'année 1218, Waleran entendit un sire de la Marck se livrer, en présence de l'archevêque et de plusieurs nobles de la basse Allemagne, à des insinuations malveillantes sur sa conduite dans une guerre à laquelle il avait participé. Il ne manqua pas de relever cet outrage avec son énergie habituelle. Il soutint que de la Marck en avait menti, et le provoqua à un de ces duels judiciaires si fréquents alors dans l'empire germanique, et dont la première condition était qu'un des champions devait y trouver la mort. Il fut décidé par les témoins que le combat aurait lieu à Wurtzbourg. Il existait dans cette ville une lice expressément établie par une ordonnance de Frédéric Barberousse, et qui avait ses règlements particuliers. C'était une arène close dont ne pouvait approcher que les femmes mariées et les hommes en état de majorité, parce que les choses qui s'y accomplissaient étaient toujours graves et solennelles.
Waleran s'était depuis longtemps acquis une grande réputation de témérité, de force et d'adresse. Aussi de nombreux représentants de la noblesse belge et allemande se trouvèrent-ils à Wurtzbourg au jour fixé pour le combat. Les deux adversaires, armés de toutes pièces, furent mis en présence. La lance en arrêt et le coutelas au côté, ils se précipitèrent l'un sur l'autre et se portèrent de terribles coups. Des moines, suivant l'usage, montés sur une estrade, chantaient pendant le combat les prières de la mort sur un cercueil ouvert pour recevoir le vaincu. Waleran besogna dextrement : un quart d'heure ne s'était pas écoulé que les religieux recevaient le cadavre du sir de a Marck, percé de plusieurs larges blessures. Le triomphe du Limbourgeois fut d'autant plus éclatant , ajoute le chroniqueur qui nous rapporte ce fait, et son bon droit sembla d'autant mieux établi, que les armes de son antagoniste ne parvinrent pas à faire la moindre entaille à sa peau, et que pas une goutte de son sang ne rougit le sable de l'arène.
Le vieux duc Henri III, inactif depuis longtemps, termina sa carrière dans la première moitié de l'année 1221. Sa dépouille mortelle fut déposée à côté de celle de ses prédécesseurs, dans l'église de Rolduc. Ce fut Engelbert, archevêque de Cologne, qui l'inhuma et chanta l'office des morts, en présence d'un grand nombre de seigneurs des contrées voisines, des fils du défunt et de ses sujets.
Henri III avait épousé une princesse du nom de Sophie, que l'on croit être la fille de Simon Ier, comte de Saarbruck. Il en eut une nombreuse progéniture. Trois de ses fils descendirent avant lui dans la tombe : Simon, évêque de Liège ; Henri, sire de Wassenberg, qui devait succéder à son père mais qui mourut sans laisser d'enfants mâles, antérieurement à l'année 1215 ; et Frédéric, mort vers 1212, en ne laissant aussi que des filles. Ceux qui lui survécurent sont Waleran, que nous allons voir occuper le trône ducal, et Gérard qui hérita du chef de son frère Henri, de la seigneurie de Wassenberg. Quant à ses filles, on lui en donne quatre : deux dont l'origine est bien contestées, Mathilde et Judith, femme de Goswin IV, sire de Fauquemont. Les deux autres sont Isalde, épouse de Thierry Ier, seigneur de Heinsberg, et Marie qui épousa Godefroid de Louvain, un des fils de Godefroid III, duc de Brabant.
Parmi les établissements religieux fondés par Henri III dans les dernières années de sa vie, nous mentionnerons surtout la belle abbaye du Val-Dieu qui, aujourd'hui encore, s'élève dans une des plus riantes vallées de l'ancien comté de Daelhem.
(*) L'avouerie de Saint-Trond : épisode de l'histoire de cette ville - J. Demal - Google Livres
Suite Histoire du Limbourg, Marcellin Lagarde VII